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LE CHAPEAU DE LAUENNAIS 23T

ments étaient tout d'une pièce, ses bras se détachaient peu de son corps; il semblait un homme de bronze. Aussi ce petit travail domestique qui Toccupait en ce moment contrastait-il d'une façon singulière avec la sévérité de son attitude.

Ce personnage était le vénérable auteur des Paroles (Tun croyant.

Il sufïït dans la causerie , passe-temps éminemment français, d*un mot jeté dans une conversation pour soulever sur-le-champ les plus intéressantes questions, surtout entre esprits cultivés. M. de Lamennais allait prendre son chapeau, déposé sur une chaise auprès de la commode, quand, je ne sais à propos de quoi» on parla de Tlnde et de sa religion. M. de Lamennais, qui se trouvait sur son terrain, nous expliqua comment un peuple était condamné à la mort spirituelle par le fait même de cette religion , qui asservissait Thomme aux êtres prédestinés. Béranger, qui aimait infiniment entendre M. de Lamennais quand il touchait ces questions, et qui s*en moquait quand il parlait politique, écoutait attentivement; nous écoutions tous. M. de Lamennais était véritablement dans un bon moment. Il exposait avec beaucoup de clarté et de vifs aperçus ses idées et ses réflexions. « C'est une grande sottise des anciens d'avoir mis Dieu dans tout, disait-il, non-seulement parce que c'est matérialiser la divinité, que c'est dégrader son divin caractère, mais parce qu'ils font delà nature l'enfer même. Si je passe dans une fleur, dans un fruit ou dans un animal utile aux besoins de l'homtae, comment mon fils osera-t-il cueillir cette fleuron ce fruit efdépouiller cette béte? Mes besoins m'y poussent; Brahma s'y op^ pose. Qui dit progrès dit aussi destruction : on ne réédifie

que sur des ruines. Vous ne voulez ni ruines ni cendres ; végétez, alors. » Je ne suivrai pas plus loin M. de Lamennais dans sa belle conversation, qui dura une heure, et qu'il aurait été curieux de sténographier.

fiéranger, tout en écoutant attentivement , commençait cependant à se fatiguer d*être debout. Il se glissa doucement auprès de la commode, où était placée une chaise, tourna le coin, tout en prêtant une oreille attentive, et s*assit sur le chapeau de M. de Lamennais.

« Sur quoi diable m*assieds-je?» se dit-il après avoir senti quelque chose qui avait résisté un moment et s'était affaissé aussitôt. M. de Lamennais parlait toujours; pourtant il s'interrompit pour songer à Theure et demander son chapeau. Au mot chapeau, une révélation éclaira Tesprit du chansonnier. « Je suis sur le chapeau de Lamennais, )» se dit-il. Aussitôt il se lève, glisse ses mains derrière son dos, ramasse le chapeau, devenu galette, toujours derrière son dos, faisant face à M. dé Lamennais, de façon que son convive ne vît pas Topération, et voilà Béranger qui, tout en se mourant de rire, comme un véritable écolier, bourre des coups de poing dans Tintérieur du chapeau pour le redresser. L'opération terminée, tant bien que mal, il se décide à parler :

« Vous cherchez votre chapeau, Lamennais?

— Oui, mon ami ; je crois l'avoir posé sur une chaise. ..

— Le voici, répond Béranger, prêt à éclater, en le lui présentant.

— Merci, mon bon ami, » fit M. de Lamennais, qui , comme on sait, voyait à peine pour se conduire dans ses dernières années, et il partit.

Le lendemain, Béranger va le voir.

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