LAMENNAIS SANS CULOTTE
« Comment êtes- vous arrivé, Lamennais?
— Oh ! mon bon ami, par un temps affreux. Il a plu beaucoup, et mon chapeau est tout déformé. »
Béranger, qui racontait cette histoire en riant aux larmes, peignait d'un mot M. de Lamennais :
« J*ai dû lui laisser son erreur, autrement il se serait brouillé avec nous. »
Après février 1848, quelques journaux mal informés disaient que MM. Pagnerre et Perrotin , alors ses éditeurs , laissaient mourir de faim Tauteur des Paroles d'un croyant , c'était au point qu'il n'avait pas même un pantalon à mettre.
Béranger engagea M. de Lamennais à démentir luimême ces méchants bruits. L'auteur de VIndifférence en matière de religion touchait huit mille livres de rente rien que pour son Imitation de Jésus- Christ.
« Cela ne me regarde pas, répondit M. de Lamennais ; qu'ils s'arrangent !
— Enfin, répliqua Béranger un peu vivement , vous savez bien que ce n'est pas la faute de Pagnerre et de Perrotin si vous êtes sans culotte !
M. de Lamennais, qui avait du caractère à certaines heures^ n'était certainement pas ce qu'on nomme un grand caractère ; il procédait plus par emportement que par conviction. L'esprit de suite lui a toujours fait défaut. C'était un artiste ; il n'avait rien de ce qui constitue le philosophe et l'homme d'État. Il n'avait pas même ce qu'il faut pour faire un bon prêtre : il lui manquait la paternité du cœur.
« Vous avez manqué votre vocation , lu disait un jour Béranger, mon cher Lamennais, vous étiez né pour faire un corsaire.
— Vous avez raison , répondit M. de Lamennais. La lutte va à ma nature.
— Que fourrez-vous donc là, dans cette lettre?
— J'envoie mille francs à ma nièce, qui m'écrit qu'elle a besoin. Tenez, Béranger, en vous en allant, vous me ferez le plaisir de jeter cette lettre à la poste.
— Est-ce que vous ne l'affranchissez pas?
— Non 1 je n'ai pas de monnaie.
— Mais si votre sœur n*a pas d'argent pour payer le port, comment fera-t-elle pour recevoir cette lettre intéressante?
— Elle s'arrangera. D'ailleurs, il me faudrait chan*ger cinq francs. »
Tout H« de Lamennais est là : il donne mille francs, il a peur de dépenser quarante centimes pour affranchir une lettre,
Béranger prit la lettre, partit et la mit à la poste, après en avoir payé le port à l'insu de M. de Lamennais.
Pas d'infortune que Béranger n'ait secourue^ pas de sentiment qu'il n'ait encouragé.
Gomme je demeurais à Plaisance, j'eus une grave indisposition. Il vint me voir. Sur mon carré était une femme jeune encore. Cette femme, dans une profonde misère, quoiqu'elle travaillât beaucoup^ venait d'accoucher et nourrissait son enfant, ayant plutôt consulté son cœur que ses forces. La pauvre femme s'exténuait en vain. Le moment était venu pour elle, même dans l'intérêt du pauvre petit, de prendre un parti extrême, c'està-dire de se séparer de l'enfant et de l'envoyer en nourrice. La mère poussait des cris de désespoir. Déjà elle
LES MOIS DE KOtltltlCE SI
avait eu pltisieurs enfants morts en nourrice. Elle voyait ce dernier^ le seul qui lui restait de quatre, et sui* qui elle mettait tout son amour, sa dernière espérance^ éloigné d'elle et manquant de soins qu'elle seule saurait lui donner pour lui conserver la vie.
« Oui^ disait-elle, si mon enfant parti il est perdu pour moi^
— Tous les enfants ne meurent pas en nourrice ^ répondait ma femme.
^ Ma bonne Voisine , j'en ai déjà perdu quatféi Mon Dieu! mon pauvre enfant!... Pourquoi Didtl teut-il nous séparer? S'il s'en va, Je ne le velrai plus. *
Je frappai à la cloison (]ùi séparait ma chambre de celle de cette pauvre mère, peut* appeler ma femme qui n'avait pas encore dit bonjour à notre illustre atni. Elle vint tout en larmes auâsl ; les mères sympathisent aux douleurs des mèreâ.
« Eh bien, lui dis-je, notre pauvre Voisine est tôtijours bien désolée?
— Pluâ que jamais. * Et elle ra(îonta la scêhe déchirante à laqttelle elle venait d'assister. <t Elle se fera du mal à elle et à son enfant, dit-elle. Elle ne veut pas entendre parler de le mettre en nourrice; ils mourront de faim tous les deux.
-^ Il y a urie chose bien siïnple à faire, dît Bérangeî*, c'est de donner la mère pour nourrice à l'enfant, en lui payant èi elle-même les mois de nourrice, v
Il la fit venir en sa ()fésence et lui asstifa pehâéhl un an vingt francs par mois, tl continua la petision pendant dix-^huit mois.
L'enfant est aujourd'hui un grand et béàtt gaii^ dé huit ans, qui mêle ses prières à celles de sa mère pmir
2S2 ROUGET DE l'ISLE
celui qui a sauvé les jours de Tenfant et donné une sainte joie à la femme.
Ses bienfaits étaient des bénédictions ; ils portaient bonheur.
Dans une lettre que Béranger écrivait, en avril 4829, à M. Montandon , nous trouvons cette phrase bien caractéristique :
« Une souscription a été faite pour Rouget de llsle. » C'est Bérard qui , à ma prière , s'est mis à la tête de » cette œuvre patriotique. Depuis plus d'un an elle sert » à soutenir l'existence du Tyrtée national , et les sous- » cripteurs se sont engagés au payement d'une cotisa- » tion annuelle.. . Voulez- vous y prendre part pour votre » propre compte? car je ne veux pas entendre parler de » vos bureaux par souscription. C'est là que vous avez » pris cette vilaine maxime : Je ne veux plus ni donner » ni prêter, parole qui ne va ni à votre fortuné ni à vo- » tre cœur, et qu'il ne faut plus répéter, surtout devant » moi, qui, tout pauvre que je suis, prête et donne tou- » jours. »
Béranger ne s'en tint pas là; il lui fit avoir une pension de douze cents livrer de rente par le gouvernement de Juillet.
Rouget de llsle est mort à Choisy-le-Roi , débiteur envers le chansonnier d'une somme de cinq cents francs. « Pauvre Rouget , disait Béranger, il mourait de faim , délaissé par tous les partis. Cependant on lui devait bien quelque chose ! »
Rouget de Tlsle est mort royaliste.