‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 96 sur 117 · LA CHATTE · texte numérisé non relu

LA CHATTE

« A quoi perdez-vous votre temps ? disait-il un jour au chansonnier; laissez là vos chansons et faites des odes. »

Gela prouve une fois de plus que Rouget de llsle n*a jamais eu conscience de ses œuvres, et qu'il n'a jamais réfléchi sur la puissance de cette muse féconde et délurée qui s'appelle la chanson. £t pourtant» qui plus que lui aurait dû apprécier sa portée ? Il n'y songea pas; Rouget de llsle n'était pas poëte. Retirez l'air du chant de la Marseillaise^ les paroles sont à peine suffisantes.

Béranger en trouvait surtout le refrain détestable dans^ la forme. Nos paysans et beaucoup de nos ouvriers, qui n'entendent rien aux formes du langage convenu , ne manquent jamais d'estropier ce vers : Abreuve nos siHom^ en chantant à brave nation.

C'est effectivement comme cela que mon père, par qui j'ai su la Marseillaise^ me l'avait apprise.

Les grands cœurs ont de ces, attachements qui, pour ressembler à ceux des bonnes femmes, n'en sont pas moins respectables.

Béranger possédait une chatte pour laquelle il avait la plus grande tendresse. Sa vieille amie partageait en tout point la faiblesse du chansonnier, qui avait pour l'animal, lequel en abusait volontiers, les plus incroyables complaisances.

Minette, que j'avais surnommée la Marquise^ tant à cause de son air indolent, dédaigneux, minaudeur, qu'à cause de sa fourrure d'un gris-perle, demi-angora, de sa taille fluette et de sa démarche mesurée. Minette avait élu domicile dans la petite chambre même du

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poète, d'où elle ne sortait que pour les besoins indispensables, comme, par exemple, celai de courir. Alors elle s'écriait :

Miaou! miaou!

— Que veut Minette?

disait le poète. Et elle répondait :

Miaou ! miaou !

— C*est un maton.

Cette fantaisie, qui la prenait quelquefois sur le minuit , obligeait son maître à se relerer et à descendre pour lui ouvrir les portes. La Marquise alors s*arrêtait un moment sur le seuil, regardait de droite et de gau« che, miaulait un air languissant, et si rien ne répondait à sa plainte amoureuse, remontait nonchalamment au logis, ou, dans le cas contraire, fuyait sans dire adieu à son maître, qui remontait philosophiquement tout seul à sa chambre. Quelquefois la Marquise appelait dans la nuit, à sa manière. Son maître, à ce qu'il paraît, connaissait ce langage, car il s'empressait d'aller ouvrir à la coureuse, qui , pour fruit des complaisances de son maître, lui rapportait régulièrement une douzaine de petits chaque année, les déposant dans la chambre même du pauvre chansonnier, que cela mettait au dés« espoir, attendu qu'il fallait sacriGer ce surcroît de fa^ mille, faire un massacre des innocenta.

A onze heures le matin, heure du déjeuner, ta Marquise s'approchait de son maître, se frottait à ses jambes, faisait le gros dos ou miaulait. Alors Béranger, comme è'il e6l reçu im ordre impératif, disait : « Allons dgeu«

LE DUC d'ORLÉANS

ner. » A table, elle ne voulait être servie que par son mattre. Quelque délicat que fût le morceau qu*une main étrangère lui présentait, elle le refusait. La Marquise semblait dire : « Vous n*êtcs pas digne de me servir. » La Marquise faisait quelquefois de ces absences qui jetaient rinquiétu(}e la plus grande dans la maison du chansonnier, mais elle revenait toujours... Un jour^ hélas! elle partit pour ne plus revenir. La MarquiHf après quatorze ans d'habitation sous le toit du chansonnier, expira dans un coin du jardin, comme pour se dé* rober aux larmes d'un maître qui la pleura et qui Tenterra lui-même au pied d'un arbre«

« Il y a du deuil dans la maison , me dit la bonne un jour que j'y allais.

— Comment cela?

— Monsieur a perdu sa chatte. Surtout, n'allez pas rire. »

C'est la première chose que je fis en entrant, car j'étais sûr qu'il allait me faire l'oraison funèbre de la défunte. En effet ; j'avoue pourtant que mon rire cessa quand il m'eut dit en terminant : « Nous nous connaissions depuis quatorze ans. C'est encore une vieille amie qui nous abandonne. Ça nous afflige beaucoup, Judith et moi. Il y a entre nous et les animaux, qui ne sont pas si bêtes qu'on le dit, ajouta-t-il, plus de parenté qu'on ne se l'imagine. »

Cher homme ! il oubliait une chose : c'est qu'il avait été durant quatorze ans le très-humble serviteur d'une bête. Quoi qu'il en soit, il ne voulut jamais lui donner de successeur.

En 1837, un équipage s'arrêtait à Tours, k la Roche*-

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