‹ Mémoires sur Béranger: souvenirs, confidences, opinions, anecdotes, lettresChapitre 97 sur 117 · LE DUC D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

LE DUC D'ORLÉANS

Plombiëre, devant la maison qu'habitait le chansonnier; un jeune homme descendit lestement de la voiture et demanda si M. Béranger était visible. < Oui, monsieur, lui répondit-on. Monsieur veut-il nous dire son nomT. ..

— D'Orléans, » répondit le visiteur. La vieille bonne, toute troublée, va dire à son maître que monseigneur le duc d'Orléans est à la porte. Béranger se lève et va andevant de l'illustre visiteur.

< Bonjour, prince. Entrez donc Vous auriez du m'avertir de votre visite, je vous aurais reçu d'une façon plus digne.

— Ou vous ne m'auriez pas reçu, répondit le duc d'Orléans, qui ne manquait pas de présence d'esprit Mais ce n'est pas une raison, parce qu'on est prince, pour qu'on doive se priver du plaisir qu'ont les pauvres, de celui de voir l'homme qui a si bien chanté la patrie. Pour mon compte, monsieur Béranger, je viens vous en remercier, et je n'oublierai jamais que c'est en lisant vos chansons que j'ai appris à aimer la France * .

— Merci, prince. Le roi sait-il votre visite?

— Puisque vous ne venez pas chez nous, il faut bien que nous venions chez vous.

— Je vous comprends, vous me faites une visite incognito.

— Les jeunes hommes ont besoin de vos sages conseils, surtout à la place où je suis. Vous nous privez de bien des choses en vous éloignant.

— Les jeunes gens savent mieux que les vieux ce qui convient à leur temps, répondit le chansonnier. J'ai

' J'ai lu chez Béranger une lettre du prince, dans laquelle il lui répétait encore cet éloge.

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souvent dit que si notre vieil empereur était encore sur le trône à Theure qu'il est, il radoterait, qu'il n'entendrait plus rien aux affaires. Que voulez-vous qu'un pauvre chansonnier vous conseille? D'ailleurs vous avez été élevé avec les enfants de la bourgeoisie; à proprement dire dans le milieu français, entre la noblesse et le peuple. Vous êtes admirablement placé pour comprendre les exigences de l'une et les besoins de l'autre. Vous êtes devenu populaire, indépendamment de votre mérite personnel, par cette seule raison que votre instruction a été démocratique. D'ailleurs, fit-il en souriant, vous jouez admirablement votre rôle de prétendant. Ne donnez pas dans les travers philosophiques» cela n'est bon qu'aux chansonniers, défiez-vous des doctrines, surtout des doctrinaires, et appliquez-vous à l'art si difficile de connaître les hommes. »

La conversation ne tarda pas à s'élever, comme l'avait désiré le prince. On parla beaucoup des idées du temps et des hommes qui soutenaient, propageaient ou développaient ces idées : le prince semblait en avoir souci.

« La plupart dès hommes qui se sont mis à la tête des idées nouvelle'^, dit Béranger, sont sortis de l'École polytechnique, des écoles de mathématiques, qui ne développant chez eux que la science des calculs, les jetant dans le monde des combinaisons, et contraignant chez eux les sentiments d'humanité et l'idéal par l'application forcée aux choses positives, les ont fait se rejeter, par réaction, dans le monde des rêves humanitaires appuyés sur les sciences exactes. De là ces règles par lesquelles ils veulent enrégimenter et encaserner l'humanité. La plupart de ces théories ne sont que les rêves d'enfants généreux : laissez l'enfant arriver à l'âge

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