LE DUC D'ORLÉANS
d'homme, rexpérience lui aura bientôt appris à rire lui^ même de ses rêves. Ce qui met en France le gouverne^ ment en péril, c'est qu'au lieu de se mettre à la tête des idées, il se laisse remorquer par elles : Topposition les fait populaires. Beaucoup de ces idées tomberaient d'elles-mêmes par le seul fait de leur application si on les laissait faire, en ce qu'elles s'appuient sur des combinaisons dont l'esprit humain ne s'arrangera jamais. Si, au contraire, certaines idées vont à l'humanité, rien ne pourra les arrêter, ni les armées, ni les prisons, ni les persécutions. Alors, il faut faire comme Constantin : s'en emparer, mettre la croix sur les drapeaux de l'Élat. Nous avons assez de lumières en France pour appliquer la politique du bon sens. L'époque du fanatisme religieux est finie, même celle de la gloire militaire. Nous sommes encore trop près des temps héroïques de la République et de l'Empire, les imaginations sont encore trop frappées de ces grandes fêtes, de ces grands spectacles, pour s'intéresser à la conquête d'Afrique ou à une promenade à Anvers. L'empereur a donné h l'étranger une telle idée de la France, qu'il suffira désormais à un gouvernement bien établi de tirer à demi l'épéo du fourreau pour se faire respecter.
' — Aussi, répondit le prince, est-ce moins l'extérieur qui nous occupe que^ l'intérieur.
— Vous avez raison, prince; malheureusement on a fait déjà beaucoup de fautes, la pairie est revenue, le roi a trop vite oublié que depuis cinquante ans la révolution gouvernait, que la main de l'État ne doit pas chercher si haut, mais s'étendre plus loin; toutes vos réformes dans l'avenir se feront au nom du peuple qui depuis 93 ^ mis la main aux affaires et qui ne l'oubliera jamais.
l^B DUC d'oriéans 239
Le sentiment démocratique Qst désormais au cœur de la France. La classe bourgecHse, je parle ici de la riche, quoiqu'elle veuille se donner mal à propos des airs de gentilhommerie pour reuier son origine, est issue de la révolution. Nous manquons de Télément indispensable à la création d'une nouvelle noblesse : le prestige. Napoléon, malgré son auréole de gloire, n'a pu parvenir à faire accepter la sienne sans conteste. C'est qu'en effet cela jure avec nos institutions démocratiques, avec un ministre sorti de la boutique d'un épicier, un laRoche* foucauld, qui n'a que son titre pour seul mérite; cei personnages peuvent-ils entrer en concurrence? impos*^ sible. Pourtant» si vou$ reconstituez une noblesse» il faudra bien l'occuper, prouver au pays qu'elle est bonne à quelque chose; mais les roturiers, travailleurs et pra-* ticiens, viendront avec leur talent, leur popularité Jeur concours, les repousserez-vous? D'un autre côté, vous invoquez l'industrie, voilà des hommes nouveaux qui viennent au nom du travail, voilà le monde des indus** triels qui se produit, mauvais monde qui va peser de tout le poids de ses écus et de sa dureté sur le: prolé-^ tariat, qui aidera» longtemps encore, ses maîtres h faire des fortunes telles que vous n*eu avez jamais vues en France. Allez-vous reconstruire une féodalité d'industriels, dévoués au pouvoir, pour laisser k cea féodaux le droit d'asaervir les travailleurs? Non, car le peuple ne serait ni avec eux* Dt aveo vqu3» et vous ne pouvea rieo faire sans lui.
» Laissez faire les fortunes, ouvrez de larges voies aux intelligences d'élite, mais soyez avant toute chose le protecteur des masses ; le peuple voudra sans doute longtemps encore des princes pour le diriger, même en
240 LE DUC d'orléans
république, mais il voudra toujours que le pouvoir s'appuie sur sa confiance et flon sur des baïonnettes.
» Vous êtes jeune , prince ; le peuple espère beaucoup en vous; il y a beaucoup de talents de toutes sortes en France dont il faudra vous entourer ; nous av(ms des libertés autant qu'il nous en faut, si nous en avions davantage nous ne saurions qu'en faire, fit-il en souriant. Vous devrez vous attacher à mieux répartir la fortune publique , faire une large place à l'égalité, et dans des cas extrêmes de malheur universel, ne pas oublier que les riches sont les économes des pauvres. Avec toutes ces excellentes intentions, même appliquées, il est possible que le pays, dans un moment d'humeur, congédie ses maîtres (il ne faut, le plus souvent, pour déterminer une révolution chez nous, qu'un sergent de ville tirant trop fort l'oreille à quelque jeune vaurien du voisinage ) ; mais tout au moins on emporte sur sa feuille déroute d'excellents états de services... et un jour la nation , plus juste, s'en souvient »
Le duc d'Orléans quitta le bon chansonnier en lui disant :
« Monsieur Déranger^ si la lourde charge du pouvoir vient jamais à m'échoir, je vous ferai mon ministre de l'intérieur. »
Béranger avait la plus grande estime pour ce jeune homme qui a fini si malheureusement, qui avait été une espérance et qui a laissé des regrets.
Les encouragements aux poètes et aux ooyriers. — Une lettre grondeuse. — Une chanson par jour. — L'Écho. — Conseils à un chansonnier. — Les malins yieillards. — Ce qu'il pensait d'Horace. — M. Sainte-BeuTe. — Louis Blanc. — Conseils aux pauyres. — Le courage des dérots.
On a souvent reproché à Déranger une trop grande facilité à i*encouragement. Deux éditeurs, dont je ne crois pas utile de faire connaître les noms, lui reprochaient surtout d'encourager les ouvriers qui faisaient des vers, à quoi il répondit :
« Qui donc les encouragera, si ce n'est moi? Sans doute on doit blâmer la manie d'écrire chez plusieurs, à quelque condition qu'ils appartiennent, lorsqu'ils n'ont d'idées que celles qu'ils empruntent; mais aux intelligences originales nées dans les rangs du peuple, ap-
242 LES BNCOCRACBMENTS
partient , je crois ,' la mission d'enseigner , d'éclairer la classe la plus nombreuse. Les livres, les chants n*y réussiront jamais mieux que la voix du simple proie* taire, inspiré par Tamour de ses semblables. Quand on sera moralisé en bas, le haut le sera bien vite. »
Béranger aimait à encourager, c'est vrai, mais en vieillard qui a connu les déboires, qui a expérimenté la vie, qui sait ce qu'il faut attendre des hommes et de la fortune. « A quarante ans, me disait-il, j'avais pris le deuil de la gloire. Méfiez-vous des illusions, répétait-il sans cesse; écrivez, versifiez, chantez, mais prenez un emploi , mais ne quittez jamais le travail ; que cela ne soit qu'une distraction, un passe-temps; à moins d'un concours extraordinaire de circonstances, on ne gagne aux lettres qu'une sotte réputation , qui vous mène h Bicétre, appuyé sur le bras de la misère. »
Et d'ailleurs» si on veut bien se donner la peine de lire attentivement ses lettres, d'encouragement, on y découvrira toujours, sous la forme la plus polie, la plus paternelle, sa pensée secrète sur le mérite de la personne à qui il s'adresse et sur la route à suivre. « Continuez » donc, mon cher Lapointe, m'écrit-il un jour, continuez » de chanter tout en maniant le trancheiy et vous finirez, » je l'espère pour l'honneur du prolétariat, par prendre » une place élevée dans la littérature de notre époque. » Oui, mais en attendant, travaillez ; voilà le sens clair de la recommandation.
Un autre jour, un poëte-ouvrier qui avait jeté la blouse aux orties, s'adresse à la bourse du chansonnier pour la vingtième fois. Le chansonnier malheureusement n'a pas le sou. Il répond :
LBTTRE GRONDEUSE ^5
a Mon cher poète, je ne vous conçois guère : vous » avez un emploi et vous le quittez ! Rêvez-vous ? C'est )) quand tout vous manque que vous rejetez loin de » vous le morceau de pain qui vous est donné! Vous » revenez à moi avec le refrain que vous savez me tou- » cher le plus : Je vais me remettre à rétabli. Mais ces » mots-là ont perdu leur pouvoir à force d'avoir été ré- » pétés. Vous avez perdu le vrai sens de votre position; » vous ne le retrouverez pas. Le marteau et la plume » se sont séparés pour ne plus se réunir. Je vous ai dit » cent fois tout ce que vous aviez à perdre à cela. Vous » avez eu, j'en suis sûr, l'envie de suivre mes conseils » bien souvent ; la force de caractère vous a manqué. )) Quand vous veniez me voir, vous laissiez l'orgueil à » la porte, mais en me quittant, vous remontiez sur ce » coursier qui vous a emporté au diable. Je vous plains. » Et plus tard je pourrai sans doute faire mieux pour » vous, parce que je vous aime et vous estime malgré » vos torts. Aujourd'hui, je vous le répète, je ne puis » rien; si je puis encore quelque chose, c'est vous don- » ner le conseil de ne pas penser à la comédie , parce » que ce genre exige une connaissance du monde que » vous ne pouvez avoir, à moins que vous ne vous )). borniez à la peinture du monde que vous avez traversé.
» Ne m'en veuillez pas , mon pauvre ami , et comp- » tez toujours sur ma sympathie. ».
Cher homme! quelle tendresse dans cet accès d'humeur, produit par l'impuissance où il est de ne pouvoir être utile , plus encore que par les torts de celui qu'il appelle cher poêle.
Un garçon qui faisait aussi des chansons lui adresse
844 ONE CHANSON PAE lODR
un volume de ses œuvres, en lui disant qu'il avait une telle facilité à rimer, qu'il lui serait loisible de faire trente chansons dans un mois.
« Une chanson par jour ! s'écrie Béranger. Monsieur, recevez mes sincères compliments. Quant à moi, je n'ai jamais pu, même dans mon meilleur temps, produire plus de douze chansons par an. »
Le personnage à qui s'adresse cette réponse prend cela pour de l'argent comptant et s'empresse de livrer cette moquerie à la publicité.
Un autre lui adresse un recueil accompagné d'une chanson qui avait pour titre : Écho; le dernier couplet de cette chanson finissait ainsi :
Me direz-YOQS : Mauvais poëte.
Mais ta muse n*est qu'un ânon?
Naturellement Yécho doit répondre :
Non, non, non, non, non.
Béranger, ne pouvant comprimer un éclat de rire, écrit à la suite du couplet, en se faisant écho lui-même :
Oui, oui, oui, oui, oui, oui,
mettant cette fois la rime en désaccord avec la raison, donnant en même temps une leçon de modestie à l'innocent rimeur, qui depuis a ri beaucoup de la réponse méritée.
Un chansonnier de province lui demande une lettre