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DÉFENSE DES PLACES FORTES

Numance, Alise, ad mi rable épisode de nos fastes patriotiques ; Orléans et Beauvais préservés par deux femmes; Belgrade repoussant Amurat et Mahomet; Metz et Landrecies repoussant Charles-Quint; Anvers résistant au duc de Parme, La Rochelle à Richelieu ; Saint-Jean de Lone, où quelques centaines, d'hommes combattirent avec succès trois armées, bicoque héroïque, dont la Révolution changea le nom en celui de Bel le- Défense.

A chaque page de ce livre on voit éclater le désir de mellre en jeu les sentiments moraux :

« N'espérons pas obtenir des effets sans cause, un noble dévouement sans un ressort qui élève puissamment I hommc au-dessus de lui-même. Combien sont donc coupables ceux qui cherchent à comprimer ce ressort, 5 raisonner quand il ne faut qu'agir, à ralentir l'impulsion d'un sentiment qui ne se définit pas, mais qui est l'unique principe de tout ce qui se fait de beau et de grand dans le monde. »

La méthode des sièges, inventée et mise en pratique parle maréchal de Vauban avec une incontestable supériorité, « consiste à s'avancer pas à pas, avec peu de monde, à cerner les défenses de la place par des lignes toujours liées entre elles, toujours soutenues les unes par les autres, sans brusquer les attaques tant qu'on peut s'en dispenser, sans rassembler sur un même point une grande masse de forces, sans compromettre par des coups de main aventureux une portion de son armée. Le feu de la place ne saurait atteindre, et encore par hasard, dans les têtes de tranchée, qu'un petit nombre de travailleurs, aussitôt remplacés. C est avec celte marche compassée et lente en apparence que Vauban abrège pourtant d'une manière inimaginable la durée des sièges, qu'il eu atténue le danger pour l'assaillant, et

qu'il rend infaillible le succès de ses opéra lions. »

Selon Carnot, la cause principale de l'infériorité où est demeuré l'art défensif, c'est qu'on s'est persuadé que la résistance devait se modeler sur l'attaque; que celle-ci procédant posément, il fallait que l'autre fit de même. 11 émet ce principe, au contraire, que l'assiégé doit toujours opérer en sens inverse de l'assiégeant : contre les attaques de vive force il doit se défendre pied à pied, contre les attaques pied à pied .il doit se défendre de vive force. C'est l'axiome de Frédéric : « A la guerre, il faut toujours vouloir ce que l'ennemi ne veut pas. » Or, M. de Vauban chercbe h éviter l'assaut: il convient donc de le forcer à donner l'assaut ; à sa marche patiente et réglée Carnot veut opposer des sorties brusques et imprévues, afin de mettre en fuite ses travailleurs et de bouleverser leurs travaux. Sa méthode, fondée sur les coups de main, consiste essentiellement « à convertir le système général de la défense en une série d'attaques partielles. »

Cette explication rappelle ce que nous avons dit dans un de nos premiers chapitres sur la tendance de Carnot à créer une pratique de guerre en harmonie avec le caractère national : il s'attache à conserver au" Français eu défense les avantages de l'attaque; il multiplia pour lui les combats corps a corps, parce qu'il connaît sa supériorité à l'arme blanche.

Il s'agissait d'adapter la construction des places à cette manière de les défendre. C'est ce que Carnot a essayé, donnant à son système le nom de fortification à défenses actives.

L'art des sièges créé par Vauban avait eu pour objet « de ne pas laisser sur les remparts un seul | oint qui fût habitable pour les défenseurs et où ils pussent

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garder une pièce d'artillerie. » Lorsque le maréchal voulut rendre à l'assiégé les avantages qu'il lui avait ôtés, il songea d'abord à le mettre à couver!, et ramena l'emploi des casemates, depuis longtemps tombées en désuétude. Mais ces casemates, comme plus tard celles de Montalembcrt, atteignaient très-imparfaitement leur but : exposées au feu direct de l'ennemi, elles ne pouvaient manquer d'être bientôt détruites.

Comment donc se dérober à la vue et aux coups de l'assiégeant, sans perdre s<?i-mème la faculté de l'atteindre? C'est ce double problème que Carnot a voulu résoudre.

II met ses casemates, déjà garanties de la bombe par leur construction, à couvert aussi du tir de plein fouet par un mur crénelé, précédé d'ouvrages en terre. Puis il les arme de mortiers et de pierriers qui tirent paraboliquement par-dessus murailles et parapets. 11 n'exclut pas l'usage des feux directs, pour contrarier l'établissement des batteries de l'ennemi ; mais quand celui-ci est parvenu à mettre en jeu son artillerie, il rentre la sienne et la ménage pour la défense rapprochée : « la seule véritablement importante. »

Que se passe-t-il alors? Si l'assiégeant, conformément à la doctrine de Vauban, se contente de placer un petit nombre de travailleurs dans ses tètes de sape, l'assiégé fait sur eux des sorties inopinées, en ayant soin de se trouver supérieur à son adversaire sur le point choisi. Si ces charges réitérées obligent l'assiégeant de grouper ses soldats sur les avenues de la forteresse, comme il offre une grande prise aux coups, les batteries casematées font pleuvoir sur lui des projectiles meurtriers. « Le nouveau mode de défense consiste dans ce jeu alternatif des sorties et des feux verticaux, combinés de

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manière que l'ennemi ne puisse éluder ceux-ci sans s'exposer à celles-là, ni se metlre en mesure contre les premières sans se faire accabler par les autres. »

Quant à la justesse et à l'efficacité du tir parabolique, Carnol les démontre par des calculs : le projectile ne perd rien de son action pour n'être pas lancé de plein fouet; il retombe à peu près avec sa force de projection. D'un autre côté, la pierre vaut le fer, le pavé vaut le boulet, de sorle que les munitions sont inépuisables; enfin le tir ayant lieu dans des casemates, à couvert de l'ennemi, les habitants peuvent venir en aide aux artilleurs de la garnison.

Les fortifications les plus favorables à un tel système de défense sont naturellement celles qui offrent les débouchés les plus commodes aux sorties improvisées, aux retraites rapides et aux retours offensifs. Carnet, en conséquence, remplace les défilés étroits, les escaliers roides et tournants, les pas de souris, par des avenues larges et par des rampes accessibles à l'artillerie légère et à la cavalerie.

Après avoir tracé le plan normal d'une forteresse nouvelle, construite selon sa pensée, Carnot s'attache à prouver que, par des modifications peu dispendieuses, les défauts les plus graves des places existantes peuvent être corrigés ; il montre le parti qu'on en peut tirer, et termine son livre par cette conclusion à laquelle il s'efforce de donner tout le relief et toute la solennité possibles :

« De l'écrit qu'on vient de lire résulte, je crois, cette vérité tranquillisante, que les barrières de l'empire français sont absolument inexpugnables pour quelque puissance ou réunion de puissances que ce soit, si on les défend bien ; qu'une bonne garnison, établie dans

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l'une de nos places actuelles, et animée du noble désir de s'illustrer, jieut, aussi longtemps qu'elle se trouvera pourvue de subsistances et de munitions, tenir tète à une armée dix fois plus nombreuse, la faire échouer, et même détruire entièrement celle qui s'obstinerait à vouloir surmonter sa résistance. »

J'ai exposé le système de Carnot avec autant de précision que je l'ai pu, en employant souvent ses propres paroles.

Ce système a compté des partisans et des adversaires ; c'est tout simple. Mais quelques-uns de ces derniers, à l'étranger surtout, ont poussé la passion jusqu'au fantastique: le colonel anglais Howard Douglas n'a-t-il pas dénoncé l'auteur du traité de la Défense des places comme s'étant concerté' avec Napoléon pour favoriser ses entreprises lointaines, en montrant qu'il ne laissait aucun danger derrière lui? Un autre, embrassant la thèse opposée, a soupçonné Carnot d'avoir voulu, en haine de l'Empire, inspirer aux garnisons françaises une assurance exagérée, afin qu'elles succombassent dans une résistance impossible. Enfin, un officier allemand, à l'imagination ombrageuse, a découvert que ce piège horrible était destiné à ses compatriotes : l'ingénieur français leur avait présenté* de faux « aïeuls pour les induire en erreur et les désarmer.

Quand la paix générale est venue dissiper ces inquiétudes et ces visions, c'est à l'étranger, au contraire, que les idées de Carnot ont été accueillies avec le plus de faveur. Seulement nos voisins d'outre-Rhin en ont alors revendiqué la priorité. Un de leurs écrivains a prétendu en trouver le germe dans un livre d'Albert Durer, imprimé à Nuremberg en 1527. Il est certain qu'Albert Durer, peintre, graveur, architecte, ingénieur, comme

Michel- Ange, comme Léonard de Vinci, comme les grands artistes de ce temps, a parlé des changements à faire aux forteresses par suite de l'invention de la poudre, et qu'il a devancé de plus d'un demi-siècle Errard de Bar-le-Duc, notre plus ancien auteur en celte matière. Il est vrai que la voie suivie par Montalemhert et Carnot est plutôt celle d'Albert Durer que celle de Vauhan et de Cormontaingne, les classiques de la fortification bastionnée; et cette tradition de leur art national peut avoir inspiré aux Allemands quelque bienveillance pour les novateurs.

Toujours est-il que la Défense des places fut traduite avec empressement et plusieurs fois en langue allemande, et que ses traducteurs, le major de Lilienstern ( 1 8 1 5) et M. de Bressendorf (1820) ont été comblés de récompenses par les rois de Prusse, de Saxe et de Bavière. Un nouveau traducteur, commentateur en même temps, s'exprime en ces termes : « Carnot a joui d'une satisfaction réservée à peu d'inventeurs ; celle de voir triompher ses idées dans la construction des ouvrages de fortification les plus importants1. »

Il a été fait en Russie, en Angleterre et en Allemagne, de nombreuses expériences sur l'effet des feux verticaux recommandés dans la Défense des places. Quelquesunes de ces expériences n'ont pas donné les résultais prévus par le calcul ; dans d'autres, ces résultats ont été dépassés. Celles auxquelles présida le général Scharnhorst, chef du corps des ingénieurs prussiens, furent tout à fait satisfaisantes. Le major Borkenstein, auteur d'un grand Traité d'artillerie, déclare (pie les nombres de Carnot doivent être considérés comme un minimum.

1 Carnot und neuere Befestigung. — Carnot et la fortification moderne, Leipxig, 184t.

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