‹ Mémoires sur CarnotChapitre 99 sur 235 · PENSION DE RETRAITE · texte numérisé non relu

PENSION DE RETRAITE

au duc de Feltre : « Comme ancien ministre de la guerre, M. Carnot a droit à une pension de retraite. Présentez-moi un décret pour en fixer la quotité. » • Clarke connaissait la vie modeste de son ancien patron ; il prépara le décret, qui fut également daté de Schœnbruun, et qui assignait à Carnot une retraite de dix mille francs.

Cependant Napoléon sentait que, même sous celle forme, la délicatesse ombrageuse de Carnot ne serait pas pleinement satisfaite : il eut la pensée ingénieuse de lui demander un service en échange de sa pension. « Notre militaire est peu instruit; il faut s'occuper d'un ouvrage pour l'école de Metz, écrivit-il encore au duc de Feltre ; j'attache une grande importance à cet ouvrage, et celui qui le fera bien méritera beaucoup de moi. C'est un travail complet à faire, et je crois que Carnot serait très-propre à s'en charger. Le but doit être de faire sentir de quelle importance est la défense des places et d'exciter l'enthousiasme des jeunes militaires par de nombreux exemples. »

Le duc de Feltre communiqua la lettre de l'Empereur à Carnot, et quoique mon père fut alors dans un état de santé déplorable, et que sa vie même fut menacer, il n'hésita pas à entreprendre le travail désiré. L'âme triompha du corps : en moins de quatre mois l'œuvre était achevée.

Plusieurs villes avaient opposé peu de résistance1 à l'ennemi ; l'Empereur en était frappé et irrité. Des causes diverses y avaient contribué; mais en première ligne la défaillance morale. Aussi l'auteur du traité de la Défense des places se donna-t-il pour mission de relever les caractères : il s'efforça d'inspirer aux gouverneurs le sentiment de leurs devoirs, aux garnisons la bonne opinion

de leurs moyens ; il s'efforça surtout d'inspirer la confiance aux habitants des villes, afin que ceux-ci devinssent un appui pour les défenseurs, au lieu d'être un embarras par leurs découragements et leurs mauvais vouloirs.

Dans sa lettre au ministre de la guerre, Napoléon dénonçait ee préjugé, accrédité parmi les officiers du génie, que toute forteresse assiégée est condamnée à être prise, préjugé qui datait du maréchal de Yauban.

Autrefois les villes résistaient : l'histoire est pleine de longs sièges, terminés souvent par l insuccès des assaillants. Vauban, après avoir construit d'admirables forteresses, trouva pour les attaquer des moyens devant lesquels elles tombaient comme par enchantement : il prit en treize jours la place d'Alh, qualifiée par lui-même d'invincible; elle l'eût été sans doute s'il l'avait défendue : il n'appartient qu'au génie de se donner de pareils démentis. Des succès, dus à la supériorité relative de l'ingénieur, furent trop attribués peut-être à la supériorité absolue du système. C'est du moins l'opinion de Carnot, en ce qui concerne l'art de fortifier. : « La vraie gloire de Vauban, dit-il, n'est pas fondée sur la perfection de son tracé, mais sur l'habileté avec laquelle il savait profiter du site et des accidents du terrain, et particulièrement sur le nouvel art d'attaquer les places, dont il doit être considéré comme le véritable créateur.»

Après avoir rompu tout équilibre entre la défense et l'attaque, Vauban songeait à rétablir cet équilibre par de nouvelles découvertes ; mais la mort ne lui en laissa pas le temps.

Ses successeurs ne le firent pas davantage ; au contraire, la manie de systématiser les engagea dans une étrange erreur : Vauban avait évalué par aperçu, «l'a-

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près sa longue expérience, la durée probabje des périodes d'un siège, afin d'établir une base pour les approvisionnements ; on préiendit calculer mathématiquement combien d'heures une forteresse peut résister à une attaque méthodique, et à quel moment précis elle devra capituler. De sorte que les sièges devenaient en quelque sorte des parties d'échecs meurtrières, ayant leurs coups réglés à l'avance, un simple cérémonial préliminaire de la capitulation. « Ce ne fut plus l'art de défendre les places que l'on enseigna dans les écoles ; mais celui de les rendre honorablement après certaines formalités convenues. »

Carnot déplorait cette triste théorie, propre à démoraliser les gouverneurs et les garnisons ; et dès 179*2, à la tribune de l'Assemblée législative, comme rapporteur du comité militaire, il s'était élevé contre les calculs rétrécis de l'école sur la durée des sièges.

Dans les premiers chapitres de son livre, il nie formellement que la résistance d'une ville de guerre puisse être soumise au calcul, si ses défenseurs savent joindre à la précision scientifique l'intelligence et le courage, qui échappent à toute mesure. Et, comme le système qu'il propose destine aux garnisons un rôle principal, il y puise le droit d'exiger d'elles davantage. I ne loi du 42fi juillet 1792 et un arrêté directorial du 16 messidor an Vil, ordonnaient de ne point capituler avant d'avoir repoussé au moins un assaut au corps de place, sur des brèches praticables. Carnot pose en principe qu'une garnison doit se défendre et peut le faire, avec espoir de salut, aussi longtemps qu'elle n'a' pas épuisé ses vivres et ses munitions de guerre. II va plus loin : il déclare que, même privé d'armes à feu, l'assiégé ne doit pas se tenir pour battu. Il ne dédaigne ni la fronde,

2r,o MÉMOIRES SIR CARNOT.

ni l'arc, ni l'arbalète surtout ; et il présente des calculs sur l'usage utile qu'on en peut faire. 11 monlreque les pierres el les pavés des forteresses peuvent servir à leur défense ; il assigne une fonction aux chiens de garde; il ne tourne pas en ridicule la singulière idée d'un écrivain qui proposait de détremper j ar des jets d'eau la terre où travaille l'assiégeant et la brèche sur laquelle il monte à l'assaut.

Et sa conclusion, la voici : « La véritable mesure de la durée des sièges et de la force des places consiste moins dans la forme de leurs murailles que dans leur garnison et la somme de leurs approvisionnements. » Aussi n'a-t-il pas intitulé son livre l'art de forli/ier, mais l'art de défendre les villes.

L'opinion (h? Carnot est d'ailleurs très-favorable aux forteresses : « Elles ne sont pas distribuées au hasard sur une frontière, dit-il, elles forment un grand ensemble dont toutes les parties sont liées entre elles et avec le système général de la guerre. » Chacune joue son rôle, soit comme arsenal ou entrepôt de subsistances, soit comme vedette en avant de l'armée, ou pour la protection des routes que pourmit s'ouvrir l'invasion. D une seule de ces forleresses, de la plus humble peut dépendre le sort du pays : « C'est le poste d'honneur, c'est le passage des Thermopyles. Que dirait l'Histoire aujourd'hui de Léonidas et de ses compagnons s'ils eussent capitulé? »

L'auteur cite des exemples nombreux où la valeur, la persévérance et 1 industrie se sont déployées ; il raconte les villes sauvées par des coups de main hardis, par des traits d'intelligence et de dévouement, celles qui succombèrent vaillamment el dont les noms sont demeurés écrils dans la mémoire des peuples : Sagonte,

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