DÉFENSE DES PLACES FORTES
Carnot se jugeait lui-même avec une modestie peu commune. Voici ce qu'il écrivait à son frère : « Je crois avoir posé les vrais principes dans mou ouvrage. Quant aux applications et aux détails, je puis bien m'être trompé. C'est avec Je temps qu'on arrive à la perfection. La différence qu'il y a entre mes adversaires et moi consiste en ce que les premiers disent : Les moyens proposés ont des défauts, donc il faut les rejeter ; tandis que je dis : non, il ne faut pas les rejeter, il fii ut les améliorer. »
Le traité de la Défense de* places, bien que composé pour les officiers du génie, ne leur était pas exclusivement adressé : « Il importe, dit l'auteur, que les connaissances ne soient pas concentrées dans un seul corps. » Son ambition est d'intéresser la société tout entière h une question nationale; et il écrit, sous forme de Discours préliminaire, un résumé du livre, destiné aux personnes qui, « s'identifiant à la cause de leur patrie, ne peuvent cependant approfondir toutes les questions qui la touchent, et n'ont fait aucune étude de la science militaire. »
La défense particulière de chaque Étal se présente à sa pensée dans son rapport avec l'intérêt général de l'Europe :
« C'est l'équilibre des forces militaires qui rend les États indépendants les uns des autres, dit-il; mais tous ne pouvant mettre sur pied le même nombre d'hommes, cet équilibre ne saurait subsister que par des obstacles, soit naturels, soit artificiels, qui prêtent un point d'appui au plus faible, et retardent au moins l'invasion de son territoire, jusqu'à ce que les autres puissances, intéressées au maintien des positions respectives, aient
mis en commun leurs efforts pour contrc-balancer ceux de la puissance prépondérante.
« De semblables points d'appui ne sont pas même inutiles au plus fort ; parce que les autres pourraient à son insu former des coalitions contre lui, l'attaquer à ['improviste, ou profiter de quelques troubles intérieurs dans ses États, les susciter môme, pour y empêcher les levées et l'organisation exacte qu'exige toute force armée, quelque nombreuse qu elle soit. »
« Ce n'est pas qu'on ne puisse abuser des places fortes, comme on abuse des meilleures choses; mais leur institution n'en est pas moins bonne et utile, et leurs inconvénients sont généralement bien au-dessous des avantages qu'elles peuvent procurer. Ce sont les armes défensives des États, comme les boucliers sont celles des individus : les boucliers ne blessent point; ils ne font que parer les coups. Les places fortes sont essent iellement conservatrices; et, sous ce rapport, seules parmi les grands instruments de guerre, elles semblent se juslifier aux yeux de l'humanité. »
Les dispositions de Napoléon, si bienveillantes en apparence à l'égard de Carnot, changèrent singulièrement après la composition de son livre. La presse impériale fut refusée au traité de la Défense <les places, et l'auteur, ayant fait les frais de l'impression, en fut difficilement remboursé. Carnot avait demandé à l'Empereur la permission de lui offrir le premier exemplaire d'un ouvrage commandé par lui, et ne reçut pas de réponse; il n'en reçut pas davantage lorsqu'il lui fit remettre son volume par le ministre de la guerre. Toute l'édition fut portée au dépôt général des fortifications; elle y resta, et pas un exemplaire ne fut envoyé à l'école de Metz, pour laquelle ce traité avait été spécialement rédigé.