ENTREVUE I»E CARNOT AVEC NAPOLÉON. 2GU
Mais la réputation de la Défense des places sVlahl il malgré cet étouffoir. Une seconde édition fut rapidement enlevée, et Cacnot publia bientôt la troisième en un fort volume in-4% avec un grand nombre de planches. Les deux premières éditions ne contiennent guère qu'un développement des devoirs moraux imposés aux défenseurs des places; dans la troisième, l'auteur expose les ressources de l'art et fait connaître des moyens nouveaux, tant pour la défense proprement dite que pour le perfectionnement de la fortification.
Il ne faut pas chercher dans le livre de Carnot, parfaitement étranger à la politique, la cause du mécontentement de Napoléon. Peut-être celte mauvaise humeur était- elle tout simplement le résultat d'une entrevue qu'ils avaient eue ensemble, et qui avait été accompagnée de quelques circonstances assez piquantes.
L Empereur étant de retour d'Allemagne, Carnot crut devoir se rendre aux Tuileries pour le remercier de la pension de retraite qu il lui avait accordée et s'entretenir avec lui du travail dont il l'avait chargé. Son apparition inaccoutumée dans ces salons y causa une émotion générale parmi les habitués. On s'écartait de cet intrus avec quelque embarras, comme pour ne pas se compromettre, lorsque Napoléon, averti de la présence de Carnot, arriva tout à coup, marcha droit à lui, le prit par le bras et l'emmena dans son cabinet, au grand ébahissement de l'assistance. Enfermé avec Carnot, il témoigna une vive satisfaction de le voir, et lui demanda
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avec empressement des nouvelles de sa femme et de ses enfants. Carnot ayant voulu connaître ses idées sur le traité de la Défense des places, Napoléon l'interrompit : « Faites ce que vous voudrez ; personne n'entend ces matières-là mieux que vous. » Leur conversation dura plus d'une heure sur des sujets variés, sur la science, sur l'histoire et sur la politique aussi. Us ne s'étaient pas vus depuis le Consulat : « Je vous en ai voulu un peu de votre opposition, dit l'Empereur, mais cela ne vous a rien enlevé de mon estime, au contraire. Au fond, les trois quarts de vos collègues du Tribunat pensaient comme vous, sans oser le dire : ils ont fait les j... f... » Puis, après un silence : « Pourquoi ne renlreriez-vous pas au service ? »
Carnot allégua son âge. — « Vous n'êtes pas plus vieux que Berthier. — J'ai quinze ans de plus. Mes quinze années de Révolution comptent double. — C'est vrai ! » dit Napoléon, qui n'en sut pas moins fort mauvais gré à Carnot de son refus. Cependant il le reconduisit jusqu'à la porte du salon d'attente, et, cette porte ouverte, il lui dit, en appuyant sur les mots, de manière à être entendu : « Monsieur Carnot, tout ce que vous voudrez, quand vous voudrez et comme vous voudrez. »
À peine l'Empereur avait-il disparu que mon père se vit entouré et félicité par les mêmes courtisans qui, tout à l'heure, n'osaient pas l'approcher, et sa maison fut assiégée de visites pendant plusieurs jours.
A quelque temps de là, l'Empereur affecta encore de donner à mon père une marque de distinction, dont je parle seulement à cause de la scène assez risible qui se produisit à cette occasion. Carnot s'était joint à l'Institut dans un jour de réception aux Tuileries, et se trouvait placé derrière le cardinal Maury en grand costume.
PAKOLE DE. NAPOLÉON SUR CARNOT. m
Néanmoins Napoléon l'aperçut et se dirigea de son côté. Le cardinal, qui se crut l'objet de cette flatteuse attention, fit un pas en avant et s'inclina jusqu à terre. Pendant ce mouvement, l'Empereur tourna rapidement autour de lui pour aller joindre Carnot, de sorte que l'émincnce, en se relevant, ne vit plus personne devant elle ; et sa confusion fut si amusante qu'un sourire vint sur toutes les lèvres, sur celles de Napoléon aussi.
Cependant Carnot ayant été présenté comme candidat au Sénat par le collège électoral de la Côte-d'Or, l'Empereur ne le porta pas sur ses listes : il ne lui convenait pas, sans doute, d'augmenter le petit groupe d'hommes politiques qui, comme Grégoire et Lambrechts, faisaient tache, par leur opposition, dans cette assemblée complaisante.
Ce n'est pas qu'il ne rendit justice au caractère de l'homme : plusieurs fois, des serviteurs zélés, voulant exploiter les sentiments de défiance qu'ils supposaient à Napoléon, inscrivirent d'office le nom de Carnot sur des listes de conspirateurs. L'Empereur ne manqua jamais de l'effacer lui-môme. On raconte qu'un jour, impatienté contre un haut dignitaire qui s'efforçait de renouveler des soupçons de ce genre, il s'écria : « Carnot n'est pas un conspirateur, èt vous, mon cher duc, vous êtes un imbécile. »
Le nom de mon père fut prononcé dans le procès du général Malet, à sa grande surprise, car il n'avait jamais eu aucune relation avec ce personnage. Il partagea même longtemps le préjugé, assez universel, qui faisait de Malet un agent du parti royaliste, cherchant, pour tromper l'opinion, à s'étayer de quelques célébrités républicaines. Par suite de cette supposition, il reçut froidement, en 1815, la veuve du général, qui s'était pré-
sentéc au ministère de l'intérieur; et eelte dame lui écrivit pour protester que son mari avait été un constant ami de la liberté.
Je ne voudrais pas multiplier les anecdotes. Cependant j'en trouve une ici sur ma route qui a du cachet, et qui peut mériter d'être recueillie. — Carnot avait en dégoût l'esprit courtisan et se plaisait à le poursuivre de ses railleries. Voici ce qui lui arriva un jour avec un de ses plus illustres collègues de l'Institut. Le citoyen La place avait publié plusieurs éditions de son Système du monde; le comte Laplace en publia, en 1815, une quatrième, où il ne s'était pas borné à faire des changements dans l'intérêt de la science ; et il offrit à Carnot, comme à beaucoup d'autres, de remplacer l'ancien exemplaire qu'il possédait par un nouveau. « Je vous remercie, mon cher collègue, lui répondit Carnot; vos premières éditions contiennent des passages que je regretterais, car j'ai toujours du plaisir à les relire; celuici par exemple. » Il ouvrit l'édition de l'an VII et lut tout haut celte phrase qui la termine : « Vérité! Justice! Voilà les lois immuables de la nature. Loin de nous la dangereuse maxime qu'il est quelquefois utile de s'en écarter, et de tromper ou d'asservir les hommes pour assurer leur bonheur. De fatales expériences ont prouvé dans tous les temps que ces lois sacrées ne sont jamais impunément enfreintes1. »
1 Dans les éditions subséi|uenlea de ses œuvres, l/aplace, devenu marquis, eut encore loccasion de faire un autre changement : il supprima s.i dédicace de la Mécanique céleste au premier consul Bonaparte, le Héros pacificateur de l'Europe, dédicace où l'expression de m reconnaissance ••lai» mise au-dessus de toutes les autres vérités renfermées dans son livre.