SÉJOUR A PRES LES
« Quand on cherche à rappeler les souvenirs de sa première jeunesse, on est exposé à confondre ce qu'on a entendu raconter par d'autres avec ce que l'on sail pour l avoir éprouvé soi-même. »
Goethe fait cette réflexion en commençant ses Mémoires. Je sens combien elle est juste. Il y a telle chose que je crois voir encore, tant l'image en est palpitante en moi; puis, à l'examen ,je me dis : « Non, tu n'étais pas né. » — Gœlhe s'écrie ensuile : « Qu'importe au lecteur comment je sais cela ? » Fl il continue, décrivant la maison paternelle, que peut-être il n'avait jamais vue, du moins en pareil étal. Ainsi ferai-je. C'est aussi d'une maison paternelle que je veux parler.
Au point d'intersection des deux routes d'Élampes à Corbeil et de Malesherbes à Arpajon (l'ancienne cité de Chaires ), dans un petit pays qui s'appelait jadis le Hurepoix, se trouve située la bourgade de la Ferté-Alais. Son nom atteste qu'elle était autrefois fortifiée, ce qu'attestent également des boulevards convertis en promenades, et une ruine, médiocrement pittoresque, qui fut un château; l'église est un échantillon du style roman passant au gothique, et son clocher tout en pierre, même la couverture, ne manque pas d'élégance.
La Ferté-Alais a une histoire, comme presque toutes les bicoques du moyen âge : elle prétend avoir été assiégée par Louis le Gros. Son nom obscur a retenti une fois à la tribune législative : lorsque le Directoire fil approcher de Paris les soldats destinés au coup d'Etat de fructidor, ils vinrent campér à la Ferté-Alais. Cette ville
était-elle on dehors ou en dedans du cercle constitutionnel interdit à la force armée? On débattit vivement la question à l'aide des dictionnaires géographiques, et Vosgien fut vaincu par un compilateur plus récent. Mais tout cela n'empêcha point le fait de s'accomplir.
Quand vous quittez la Ferté-Alais pour remonter la fraîche rivière d'Essonne, à moins d'un kilomètre de distance vous longez le mur d'un parc, et vous apercevez au milieu de ce parc, à mi-côte, une maison perdue dans la verdure. Cette maison, construite sur remplacement d'un petit manoir féodal, est ombragée par un majestueux tilleul ; au bas de sa terrasse coule, dans les fossés de l'ancien château, une eau si limpide que l'on compterait au fond les cailloux ou les brins d'herbe. Elle a pour premier horizon des prairies vertes, et plus loin des collines rocheuses ornées de bouleaux. Cette maison se nomme Presles.
C'est Carnot qui a planté ce tilleul ; il a aussi planté les deux beaux arbres verts de la cour, et cette longue avenue de platanes par laquelle nous sommes arrivés, et ces cyprès de la Louisiane, apportés tout petits par André Thouin, qui étendent aujourd'hui leurs branches horizontales et leur délicat feuillage au-dessus d'un ruisseau transparent. Carnot a passé là les heures les plus paisibles de sa vie.
Il avait depuis longtemps le désir d'acquérir un coin de terre à la campagne, pour y goûter le repos et rétablir sa santé délabrée. Un de ses vieux amis de la Révolution, le général Canclaux, qui possédait une belle habitation dans la vallée de l'Essonne, l'attira vers cette contrée. Il y trouva ce qu'il cherchait : Hoc erat in votis. C'était un nid à construire ; car les spéculateurs avaient passé là et n'y avaient rien laissé qu'un site charmant
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