‹ Mémoires sur CarnotChapitre 104 sur 235 · SÉJOUR A PRESLES · texte numérisé non relu

SÉJOUR A PRESLES

à regarnir de sa parure. Ce fut l'occupation et le bonheur de mon père pendant plusieurs années, et il y reconquit ses forces perdues. On le voyait dès le matin, sa serpette à la main ou sa toise d'acacia, dirigeant des ouvriers ou travaillant lui-même, procédant avec lenteur, selon la prudence commandée par ses faibles ressources. Ma mère aussi était satisfaite de pouvoir veiller au détail d'une toute petite ferme ; et quant à nous, enfants, nous ne songions pas que le paradis terrestre pût être plus beau que Presles. Nos oncles venaient souvent y visiter mon père. 11 était touchant de voir ces trois frères tendrement unis, souriant aux réminiscences de leur jeunesse, ou devisant sur l'histoire de leur âge mûr, avec autant de sérénité que si des siècles avaient passé leur rouleau sur ces tremblements de terre. L'aîné avait été remarquablement beau, joignant la force . physique à la grâce : ceux qui l'ont vu siéger à la cour de cassation, âgé de plus de quatre-vingts ans, parlent avec admiration de ce digne vieillard, dont la gravité placide présentait l'idéal d'un front de magistrat. C'est un éternel honneur pour lui, criminalisle blanchi sous l'hermine, d'avoir toute sa vie prêché l'adoucissement de la pénalité, sans cesse demandé l'abolition du supplice capital. — J'ai dit combien Carnot-Feulins avait de brillant et de vivacité dans la conversation. Mais ce que je ne saurais assez dire, c'est l'enjouement de mon père dans son intimité, enjouement toujours contenu par la décence : je ne crois pas que jamais enfants aient été plus respectés que nous. Compagnon de nos jeux et de nos promenades, mon père s'y montrait le plus jeune, poussant les ânes, conduisant la carriole d'osier, ou montant à cheval, un de ses fils en croupe. Je n'ai vu personne jouir autant du bonheur des autres.

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Nous vivions à Presles avec la simplicité habituelle citi ménage, mais dans cette abondance que 1 on ne connaît pas à la ville et que peuvent se permettre à la campagne les fortunes les plus modestes.

A Paris, la maison de mon père était montée avec une économie obligée : logement assez spacieux, cela se pouvait alors sans grande dépense, surtout au Marais; une seule femme faisant la cuisine et le service; plus lard seulement, quand les enfants eurent grandi et que la santé de la mère de famille s'affaiblit, un jeune domestique fut amené de la campagne. Si quelqu'un était entré dans la salle à manger de l'ancien Directeur de la liépublique, quelqu'un de ces hommes qui ne supposent pas que l'on puisse s'exposer aux dangers de la politique par devoir et par dévouement, il aurait sans doute éprouvé la même surprise que l'orateur Demades chez Phocion : « L'orateur Demades vint un jour veoir Phocion et le trouva à table où il disnoit, et voyant comme il se traittoit petitement et auslèrcment, il luy «lit : je m esbahis, Phocion, comme te pouvant passer d'un si maigre disner, tu prends la peine de l'entremettre des affaires publiques. » (Plutarque, Œuvres morales. )

Mon père dirigeait lui-même notre éducation. Sans exiger de nous beaucoup de travail, il tenait à ee que tous nos moments fussent employés: « Peu à peu, disait-il, on remplace les occupations frivoles par des labeurs utiles; ce passage est facile, tandis que celui de la nonchalance à l'activité coûte toujours beaucoup. »

Du reste, il était notre s^ul maître d'école, et c'est de lui que nous avons reçu nos premières connaissances; celle de l'histoire naturelle d'abord, parce qu'elle inté-

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