‹ Mémoires sur CarnotChapitre 105 sur 235 · CARNOT MAITRE D'ÉCOLE · texte numérisé non relu

CARNOT MAITRE D'ÉCOLE

resse 1rs enfants et donne occasion de leur mettra de bonne heure un crayon à la main*.

Quant à renseignement des langues, mon père avait une manière à lui : apprendre les langues vivantes par le thème à liante voix et les langues classiques par la version écrite. « Celles que l'on veut parler, disait-il, doivent s'acquérir par l'exercice de la parole ; mais si l'étude du latin a pour objet de former notre goul, que gagnons-nous à composer de mauvais latin au lieu d'en lire de bon? S'exprimer en latin correct, mais nécessairement plat et vulgaire, cela n'est utile à personne; interpréter des passages obscurs et controversés, c'est le fait de quelques érudits. (le qui est avantageux et agréable pour tout le monde, c'est de pouvoir comprendre des pensées élevées, rendues dans un langage harmonieux et riche. Il faut donc fuir toute latinité d'un goût douteux, et vivre exclusivement avec les meilleurs écrits des meilleurs écrivains. Kxj osons-nous plutôt à faire quelques contre-sens dans leur traduction, qu'à ne pas jouir de leurs beautés. »

Notre professeur avait donc soin de nous choisir des pages dans les poètes et dans les prosateurs, s'allachant beaucoup plus à nous faire connaître la saveurdes bonnes choses qu'à nous rendre infaillibles sur le sens des mois. Résultat final : je suis devenu entre ses mains un trèsfaible latiniste, hors d'étal d'expliquer un texte difficile, mais connaissant passablement auteurs el trouvant

« h La première fois que vu votre père, m'a dit un savant dont il patronna la jeunesse (M. Charles Dupin), vous aviez environ deux ans. Il vous tenait sur si s genoux, un grand volume de Buffon déployé devant lui. Il vous montrait les animaux, dont vous deviez dire les noms; el il ;i\;ut soin de vous raconter sur chacun d'eux des détails de mœurs, et de VOUS le faire dessiner tant bien que mal. Celaient des joies, c'étaient «les récompenses, qui paraissaient le rendre aussi heureux que vous. >

du plaisir avec eux. J'oserai recommander celle méthode aux personnes qui ne se destinent pas à des professions pour lesquelles l'étude spéciale des idiomes classiques esl indispensable.

Je demande pardon pour ces détails. Si chacun rendait un compte sincère de ses expériences personnelles, nous en profilerions tous.

J'ajoute, car il faut tout dire, que c'est au collège seulement, parmi des camarades, que j'ai pris l'habitude d'un travail régulier; témoignage frappant pour moi des avantages de l'enseignement public. Mais ce que j'ai appris de mon père s'est gravé bien plus profondément dans mon intelligence, et j'en fais encore la distinction aujourd'hui : témoignage sans doute de la supériorité du maître.

Mon père allait fort peu dans le monde, et ne se rendait aucunement esclave des obligations souvent puériles qu'il impose ; mais il voulait nous donner l'habitude d'y vivre avec aisance, et il gourmandait souvent la sauvagerie de mon frère aîné. Je lis dans la Morale de Marc-Aurèle ce passage marqué de sa main : « La société a ses usages particuliers ; elle prescrit des devoirs qu'il est d'autant plus essentiel de remplir, que c'est le seul moyen de recevoir partout un obligeait accueil. Je dois à Sextus la connaissance de ces usages et de ces devoirs. Il alliait en sa personne la douceur à la fermeté, l'austérité des mœurs à l'urbanité du langage. »

Jamais mon père ne nous mit ce qu'on appelle à la pension : il nous donnait de l'argent selon nos besoins. Chacune de ces deux méthodes a son avantage. La première enseigne mieux à gouverner ses propres affaires; mais peut-être crée-t-elle trop tôt à l'enfant une per-

Page 1