CARNOT PROFESSEUR DE MORALE
sonna li té sous le rapport des intérêts. L'aulre cultive chez lui le sentiment de solidarité; elle l'initie aux affaires de ses parents, et lui apprend à régler ses dépenses particulières sur les ressources de tous. D'ailleurs, quand on fait une rente à un jeune homme, on s'interdit, en quelque sorte, le droit d'en surveiller l'emploi ; tandis que celui qui puise dans la bourse commune est amené, par un sentiment de délicatesse, à rendre compte de ses déboursés ; c'est la morale qui lui enseigne l'économie ; car on rougit d'une prodigalité faite aux dépens de ceux qu'on aime.
Le système d'éducation mis en œuvre par mon père consistait à développer l'habitude du bien ; l'exemple, la pratique, de saines lectures et de vivifiantes conversations, tels étaient ses moyens. Les leçons que nous recevions avaient toutes pour objet de nous rendre, comme le maître qui les donnait :
« Vcrlueux sans effort, et sages sans système. »
Et certainement il comptait beaucoup, pour les appuyer, sur ce bonheur domestique, goûté devant le spectacle de la nature, qui dispose aux impressions sérieuses et douces. « Il est cent fois plus facile et plus fructueux de faire sentir la vertu que de la démontrer, disait- il ; on est bon de nature ou l'on devient bon par l'éducation ; mais on peut être bon en professant des opinions très-diverses, même sur la religion. » C'est pourquoi, quand notre mère allait à la messe, sa seule pratique de dévotion, notre père nous laissait l'y accompagner : il pensait que tout hommage rendu à l'Être suprême mérite l'intérêt du philosophe, et qu'il peut s'y associer sans y attacher une notion dogmatique particulière.
2X0 MÉMOIRES SUU CARNOT.
Cnrnot partageait enlro la culture des sciences et celle <Je la poésie tout le temps qu'il ne consacrait pas à ses enfants, (/est à celle époque que se rapportent ses traductions d'Horace.
Horace est de tous les poêles anciens celui qui a le plus contribué à conserver parmi nous le goût des lettres latines. On le conçoit sans peine : c'est le compagnon «le l'âge mûr ; les âmes fatiguées cherchent volontiers un délassement auprès de cette aimable et facile philosophie. On s'explique surtout, par certaines analogies de situation, pourquoi Horace a trouvé depuis soixante ans un si grand nombre d'interprètes parmi des hommes étrangers à la profession littéraire : il avait paru au sortir d'une révolution; c'était presque un écrivain de circonstance après la noire: il devint le consolateur des victimes de tous les partis successivement. Horace n'avait-il pas été lui-même l'admirateur et le soldat de Bru tus avant d'être l'ami de Mécène et malheureusement aussi le flatteur d'Auguste? Quelque chose de ses enthousiasmes de jeunesse perce encore dans les œuvres de son second âge.
Au reste, ce que Carnot choisit dans Horace, après le tableau des jouissances champêtres, c'est l'expression des sentiments fermes : Odi profanum vulyiis ou Jmtum et tenacem.
Ses lectures, à cette époque, élaient principalement les moralistes : Plutarque, Marc Aurèle, Mably, Hume, VOceaua d'Harrington, les Mémoires de Lloyd et YEs^ai sur l'homme, de l'ope. Ces livres sont demeurés annotés dans sa bibliothèque.
Mon père avait conservé un logement à Paris pour y passer les mois d'hiver. Il y était d'ailleurs assez souvent ramené par ses travaux à l'Institut et au Conseil de