NAPOLÉON ET LA FRANCE
les plus barbares, quand il lui faut, selon l'énergique expression de Joseph de Maistre, « broyer les nations pour les mêler. » Il a répandu à l'étranger les idées de la Révolution française, involontairement, malgré lui, puisque, après le séjour de nos armées dans leurs États, les gouvernements opprimés par Napoléon ont pu tromper les populations par des promesses de liberté et les entraîner à leur suite contre le conquérant.
Mais les dangers qui menacèrent alors Napoléon ne menaçaient-ils pas la France avec lui ? Les adversaires qui nous combattirent alors n'étaient-ils pas les chefs de cette coalition qui, vingt ans auparavant, avait envahi noire >ol pour extirper, par le fer elle feu, V épidémie de la liberté ? 11 était peu croyable, le succès venant couronner leur entreprise, qu'on les vît travailler en faveur de cette liberté, à laquelle ils avaient voué tant de haine. Les ennemis intérieurs de la Révolution ne s'y trompaient pas : leurs vœux appelaient le triomphe de l'étranger.
« En révolution, dit Carnot, on se voit presque toujours réduit à ne pouvoir opter qu'entre un mal et un autre mal plus grand. »
Le mal c'était l'Empire ; le mal plus grand c'était l'invasion de la patrie, la perte de son indépendance. Les dernières relations de Carnot avec Napoléon dataient de Marengo, point culminant de la gloire du premier Consul. Interrompues pendant un long épisode de despotisme et d'ambition triomphante, elles devaient recommencer quand la vie de l'Empereur se trouverait de nouveau liée à celle de la France.
« Caton était libre de jouir, à Tusculum, d'un agréable repos, dans une retraite salutaire et voisine de Rome; mais cet homme, insensé s'il faut en croire certains phi-
losophes, aima mieux, quand nulle nécessité ne lui en faisait une loi , être battu par les flots des tempêtes publiques, jusqu'à la dernière vieillesse, que de mener une vie délicieuse dans cette paix et ce loisir1. »
1 Cicéron. De la république.
La France suivait du regard, avec anxiété, l'élite de ses enfants entraînés par Napoléon dans les steppes de la Russie1.
Tout à coup d'affreuses rumeurs viennent porler le deuil au sein des familles : nos soldats, vaincus par une nature inclémente plus que par les armes ennemies, jonchent de leurs cadavres les routes qu'ils ont naguère parcourues en triomphateurs. Napoléon, plus soigneux de sa couronne que de tant d'existences précieuses, aban-
* Je note un souvenir qui s'est conserve dans la famille de M. Cochon de Lapparent. L'ancien ministre du Directoire était resté lié d'amitié avec Carnot; ils se voyaient assez fréquemment. Tous deux, en 1812, désapprouvaient l'expédition de Russie. Lorsque arrivèrent les premières nouvelles des succès militaires de Napoléon, un jour Carnot s'écria, partagé entre 1 admiration de l'homme du métier et les inquiétudes du patriote * C'est magnifique, on ne saurait en disconvenir. S'il s'arrête et va prendre ses quartiers d'hiver en Ukraine, l'empire russe peut être ahaltu. Sinon, c'est autre chose!
donne ses héroïques compagnons; il accourt à Paris pour faire face aux adversaires que lui suscitent ses malheurs. Il rassemble de nouvelles cohortes et retourne au combat. Mais l'Europe entière est debout : ses peuples veulent enfin secouer le joug qu'une insatiable ambition leur a imposé. Napoléon livre bataille aux peuples à Leipzig et succombe. Le vaincu revient encore demander à la France des sacrifices d'hommes et d'argent. Cette fois il ne s'agit plus de conquêtes lointaines; il s'agit de préserver le territoire national. Cependant le Sénat et le Corps législatif, qui n'ont pas marchandé notre sang et nos richesses pour des expéditions aventureuses et des agressions injustes, s'en montrent avares aujourd'hui. Tandis que d'anciens lieutenants de l'Empereur préparent leur défection, les salons du faubourg Saint-Germain, qui lui ont fourni des aides de camp et des dames d'honneur, vont prendre une attitude frondeuse et renouer leurs correspondances avec le comte d'Artois.
Quelques jours encore, et cette hostilité ravivée osera éclater. Un groupe d'hommes politiques s'en fera l'interprète. Le langage de M. Lainé fut courageux, sans doute; mais il mérita la réponse amère de Napoléon : « Ce n'est pas au moment où les étrangers occupent nos provinces qu'il fallait faire des remontrances. »
Il se passait tout autre chose dans notre humble maison. Habituellement, lorsque des amis s'y réunissaient au coin du feu et que la conversation tournait à la politique, elle n'était pas bienveillante pour l'Empire. Cependant, à mesure que l'horizon vint à s'assombrir et que les nouvelles de la guerre arrivèrent plus tristes, les entretiens de ce genre se ralentirent devant la gravité croissante de mon père. Il oubliait ses anciens griefs