‹ Mémoires sur CarnotChapitre 109 sur 235 · LETTRE DE CÀRN'OT A NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LETTRE DE CÀRN'OT A NAPOLÉON

en calculant avec inquiétude les dangers de la patrie ; et Napoléon despote et conquérant s'effaçait à ses yeux pour faire place à Napoléon défenseur de la France.

Une profonde douleur le frappa lorsque Moreau, aveuglé par un ressentiment personnel qui explique sa conduite sans la justifier, apparut tout à coup dans les rangs ennemis. Mon père nous parlait quelquefois de son cher Fdbim. Depuis ce jour, le nom de Moreau ne sortit plus de ses lèvres.

Le dimanche 30 janvier 1814, notre domestique vint me chercher à ma pension comme à l'ordinaire. Tout en marchant, il me dit qu'on faisait à la maison des préparatifs de voyage.

Presque en même temps que moi, arriva mon frère de l'École polytechnique. Mon père nous annonça qu'il partait à l'instant pour aller prendre le commandement militaire d'Anvers.

Voici ce qui s'était passé :

Quelques jours auparavant, Carnot se trouvait à la hihliothèque de l'Institut, lisant les journaux qui racontaient le passage du Rhin par les armées alliées. Après cette lecture, il se leva. Plusieurs de ses collègues m'ont dit l avoir vu se promener avec agitation dans les salles, puis s'arrêter, comme un homme qui vient de prendre une résolution difficile, demander du papier et écrire d'un seul trait de plume une lettre qu'il fit partir aussitôt.

Cette lettre, adressée à Napoléon, est devenue une pièce historique :

«Paris, le 24 janvier !8U.

« Sire,

« Aussi longtemps que le succès a couronné vos entreprises, je me suis abstenu d'offrir à Votre Majesté des services que je n'ai pas cru lui être agréables. Aujourd'hui que la mauvaise fortune met votre constance à une grande épreuve, je ne balance plus à vous faire l'offre des faibles moyens qui me restent. C'est peu de chose, sans doute, que l'effort d'un bras sexagénaire; mais j'ai pensé que l'exemple d'un soldat dont les sentiments patriotiques sont connus pourrait rallier à vos aigles beaucoup de gens incertains du parti qu'ils doivent prendre, et qui peuvent se laisser persuader que ce. serait servir leur pays que de les abandonner.

« Il est encore temps pour vous, Sire, de conquérir une paix glorieuse et de faire que l'amour du grand peuple vous soit rendu. »

Les termes de cette lettre étaient sévères, le dernier mot surtout. Elle produisit sur Napoléon une impression tellement vive, que le ministre de la guerre, Clarke, dit le lendemain à Carnot : « Tout autre que vous ne l'aurait pas écrite impunément. »

Cependant l'Empereur avait dit à son ministre : « Dès que Carnot m'offre ses services, il sera fidèle au poste que je lui indiquerai. Je le nomme gouverneur d'Anvers; c'est une des clefs de l'Empire, notre arsenal maritime et notre boulevard aux frontières du Nord. Expédiez-lui ses pouvoirs sur-le-champ, et dites-lui bien que je lui confie la première place de la France. »

Il s'agissait donc d'une mission très-importante et qui supposait la confiance la plus entière, mais qui ne don-

Page 1