DÉPART POUR ANVERS
liait lieu à aucune influence directe sur les opérations générales de la guerre.
Clarke obéit. Ce ne fut pas toutefois sans avoir cherché à détourner Carnot d'accepter la tâche que lui assignait Napoléon. Il regardait la position d'Anvers comme à peu près désespérée, et conjurait son ancien protecteur de ne point compromettre sa réputation mililairedans une entreprise hasardeuse. De telles considérations n'étaient pas de nature à retenir mon père.
Quand on voulut rédiger les lettres patentes du nouveau gouverneur, les commis de la guerre se trouvèrent fort déroutés. A leur extrême surprise, l'homme qui avait organisé et dirigé les armées de la République, nommé les généraux en chef et Bonaparte lui-même, n'avait d'autre grade que celui de chef de bataillon du génie, grade auquel il était arrivé par ancienneté après sa sortie du comité de Salut public. On se souvient que, pendant tout le temps qu'il avait présidé à l'administration de la guerre, il n'avait jamais songé à se signer un diplôme d'ofïicier général, ne fût-ce que par respect pour la hiérarchie militaire.
Par bonheur, Carnot avait rempli les fonctions d'inspecteur général aux revues, qui donnaient le rang de général de division. On écrivit donc ce titre sur son brevet, en dépit de l'irrégularité. .
Carnot partit pour sa destination sans avoir vu lEmpereur.
Quelques amis, quelques étrangers aussi, venus pour complimenter mon père sur sa résolution patriotique, assistaient à son départ. L'un d'eux, attaché à la rédaction d'un journal généralement peu favorable aux opinions de Carnot, paraissait si ému qu'il battait tes botlet; ce qui n'empêcha pas ce même personnage, devenu bour-
bonien quelques mois plus tard, de l'attaquer avec violence.
Ce qu'on aura peine à croire, c'est que des écrivains ont accusé mon père d'ambition pour avoir offert ses services à Napoléon. Un biographe allemand s'écrie à cette occasion, en s'inspirant d'une pensée de Carnot luimême : « L'ambition peut bien avoir excité Léonidas et ses trois cents compagnons à chercher la mort aux Thermopyles; mais c'est une ambition autre que celle de trois cents courtisans qui se disputent une clef de chambellan. »
On a dit aussi quelque part que Carnot avait sollicité le gouvernement d'Anvers. Le danger national lui paraissait si grand, qu'il aurait voulu au contraire retirer les garnisons de toutes les places de guerre lointaines pour renforcer l'armée active. Mais son opinion ne fut pas consultée, et il accepta avec résignation le poste qui lui était confié.
Le voyage, pour cause de sûreté, dut se faire rapidement et avec peu d'appareil. Carnot n'emmena qu'un petit nombre de personnes : un aide de camp, un secrétaire et deux domestiques.
Joseph Ransonnet, l'aide de camp, que nos lecteurs connaissent déjà, était le dernier survivant d'une famille de héros, qui tous avaient versé leur sang pour la France. Comptons-les : son père, général de brigade sous la République, mort de ses blessures et des fatigues de la guerre au pied des Alpes ; un frère, viclime de l'expédition de Saint-Domingue; un autre tué à Friedland; un troisième à Essling. Nous avons raconté comment luimême, presque enfant, avait été conduit par sa mère chez Carnot, alors président du Directoire, qui l'avait pris en affection. Élève de l'École de Mars, puis de l'Kcole
JOSEPH RANSONNET. 291 polytechnique, il entra dans la marine, fit avec le capitaine Bauriin la célèbre expédition aux terres australes dont Péron s'est rendu l'historien, signala son courage dans plusieurs rencontres et fut grièvement blessé en montant à l'abordage d'une frégate anglaise.
Vers la fin de 1815, Ransonnel commandait une corvette qui fut désarmée, ainsi que tous nos petits bâtiments, pour fournir aux armées de terre le secours de leurs équipages. C'est dans ces circonstances que Carnot lui proposa de le suivre à Anvers en qualité d'aide de camp. Ses fonctions de gouverneur l'eussent autorisé à en prendre deux autres ; mais Ransonnet suffit seul, par son zèle, son activité, ses connaissances spéciales, à un service difficile et délicat, dans lequel il fit preuve d'un nue désintéressement, il témoigna à mon père un attachement filial qui ne s'est jamais démenti.
Vingt-cinq ans plus tard, j'ai eu le bonheur de contribuer à obtenir pour ce vieil ami la seule récompense que son patriotisme eût ambitionnée : originaire de Liège, il ne jouissait pas de la qualité de citoyen dans la France qu'il avait si honorablement servie. Des lettres de grande naturalisation furent demandées pour lui en 1859. Je siégeais à la Chambre des députés ; mes collègues voulurent bien me charger de faire le rapport en vertu duquel ces lettres lui furent accordées.
Voilà l'olTicier tel que le font connaître ses états de service. L'homme vaut mille fois mieux encore : c'est un de ces rares cœurs que la nature a formés pour le dévouement.
Un ancien secrétaire du maréchal Ney remplit auprès de Carnot le même emploi : il avait été choisi sur la recommandation du maréchal et sur sa belle écriture.
Un domestique, nouveau visage, avait également été engagé pour la circonstance.
Il n'en était pas de même de la quatrième personne emmenée par mon père :
Joséphine Briois était entrée au service de ma mère à l'époque de ma naissance et lui avait prodigué les soins les plus assidus pendant sa longue maladie ; elle m'avait élevé ainsi que mon frère, et longtemps elle avait suffi seule à notre modeste ménage. Son a t lâchement sans bornes et sa fidélité à toute épreuve avaient fait d'elle un membre de la famille. Lorsque mon père partit pour aller s'enfermer dans une ville assiégée, celte digne femme trouva dans son dévouement le courage de l'accompagner : « Vous êtes habitué à mes services, lui dit-elle, ils ne doivent pas vous manquer dans les moments les plus difficiles. Permettez-moi de vous suivre partout. » Mon père y consentit.
Je ne sais pas si ces détails sembleront indignes de l'histoire ; pour moi ils sont une dette de reconnaissance.
La ville d'Anvers, outre ses richesses propres et son imporlance stratégique, présentait alors un grand appât à l'ennemi ; elle contenait un immense matériel militaire et maritime : huit cents bouches à feu dans son arsenal et sur ses remparts, vingt-trois bâtiments de guerre dans ses bassins et dix-sept sur ses chantiers. Trois armées la menaçaient : les Prussiens du général Bulow, les Anglais du général Graham; Bcrnadolte s'en approchait avec les Suédois.