CHANGEMENT DES GÉNÉRAUX
menler sur 1 insuffisance de ses ressources : l'insuffisance était surtout en lui-môme. 11 finit par en convenir lorsque Carnot lui expliqua les vues du Directoire dans une longue lettre dont nous possédons la minute, et que nous transcrirons tout à l'heure en entier, ne voulant pas abréger un document de celte importance1: elle nous paraît devoir tenir, dans l'histoire de la guerre comme dans la vie de Carnot, une place analogue à celle de la lettre à Pichegru sur la campagne du Nord; les célèbres instructions du Directoire au successeur de Schérer n'en sont guère qu'une reproduction. En vnin le directeur s'était efforcé de secouer l'apathie du général ; h l'on verra qu'il n'avait négligé aucun moyen, pas même quelques flatteries adressées à la vanité du personnage. Schérer craignait surtout de ba» sarder sa réputation militaire, chose fragile en effet. Il écrivait des jérémiades, perdait un temps précieux; et l'excellent esprit des soldats, et leur entrain, et leur discipline, tous ces ressorts d'une bonne armée, allaient s'affaiblissant : le succès général de la campagne était mis en question.
Carnot, à bout de tentatives pour tirer quelque chose de cette incapacité, démontra si évidemment au Directoire l'urgence d'un choix nouveau, qu'il finit par remporter sur Barras et Hewbell \
Bonaparte, général de l'armée de l'intérieur, entretenait en cette qualité de fréquentes relations avec Carnot. Il avait commandé l'artillerie des Alpes, et, plus tard, employé au bureau militaire, avait très-utilement
4 Voir à la lin du chapitre.
* Itewbcll soutenait en Schérer un compatriote, avec tout l'entêtement alsacien, <>t il réussit l'année suivante à lui faire donner le ministère de la guerre. . ,
travaillé à l'organisation de l'armée d'Italie. Le commandement de celte armée était l'objet de sa convoitise: il ne manquait pas une occasion d'en causer avec Carnol, qui appréciait ses connaissances positives sur la géographie, les ressources et les habitants du pays, el qui le nommait souvent avec amitié son petit capitaine . Un jour que venait d'arriver une des plus désolantes missives de Schérer, dans laquelle celui-ci alléguait de nouveaux prétextes pour ne point combattre, Bonaparte s'écria avec impatience : « Si j'étais là, les Autrichiens seraient bientôt culbutés. » — « Vous irez, » lui dit Carnol, qui l'étudiait depuis longtemps.
Bonaparte joua d abord la modestie; il parla de sa jeunesse, el présenta des objections qui devaient être aisément levées. Puis, redevenant lui-même : « Soyez tranquille,» dit-il au directeur, « je suis sûr de mon affaire. »
On raconte qu'en se rendant à l'armée, Bonaparte fll une halte en Bourgogne chez le général d'artillerie Gassendi, qui le reçut à sa table en nombreuse compagnie. Un colonel du génie, qui était du dîner, écrivit le lendemain à son cousin Prieur (de la Côte-d'Or) : « Qu'est-ce que c'est que ce petit rodomont qui se vante de balayer les ennemis en moins de six semaines? » Prieur alla interroger Carnot, et transmit sa réponse en ces termes : a Ne vous y trompez pas, ce petil homme est de première force, et bien capable de tenir parole. »
On a lait beaucoup de fables sur l'intervention de Barras dans le choix du nouveau général en chef. Barras, sans nul doute, favorisait son jeune camarade de vendémiaire; mais il ne demandait pas particulièrement pour lui l'armée d'Italie : il tenait à Schérer. « Si les deux directeurs, Barras et Carnot, concoururent à la
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fortune du même homme, dit un historien, ce fut avec dos pensées très-différentes : Barras s'intéressait à Bonaparte, parce qu'il voyait en lui un client ; Carnot, parce qu'il en espérait des services utiles à la patrie » Voici la réalité :
« Ce n'est pas Barras qui a proposé Bonaparte pour le commandement de l'armée d'Italie; c'est moi, » raconte Carnot;« mais on a laissé filer le temps pour savoir comment il réussirait ; et c'est parmi ses intimes seulement que Barras se vanta d'avoir été l'auteur de la proposition faite au Directoire. Si Bonaparte eût échoué, c'est moi qui étais le coupable : j'avais choisi un jeune homme sans expérience, un intrigant; j'avais évidemment trahi la patrie. Les autres ne se mêlaient point de la guerre; c'était sur moi que devait tomber loute la responsabilité. Bonaparte est triomphant : alors c'est Barras qui l'a fait nommer, c'est à lui seul qu'on en a l'obligation; il est son protecteur, son défenseur contre mes attaques. Moi, je suis jaloux de Bonaparte; je le traverse dans tous ses desseins, je le persécute, je le dénigre, je lui refuse tout secours, je veux évidemment le perdre. »
Le choix de Bonaparte était d'autant meilleur, que, presque compatriote des Italiens, il devait rencontrer parmi eux, surtout pour une lutte contre l'Autriche, des facilités qui eussent manque à d'autres. Mais, dans l'armée française, il allait se trouver, lui inconnu, n'ayant jamais commandé en chef, au milieu de ses anciens en grade, et sa chélive mine ne le favorisait pas auprès des soldats. Avec si peu de garanties dans son
passé, la préférence qui lui était donnée, basée sur une
1 Die Zeitgettossen. Les contemporains.
appréciation toute personnelle, partait d'une courageuse initiative.
Les objections les plus sérieuses élevées contre la nomination de Bonaparte le furent à ce moment par Carnot-Feulins. Quoique sans titre et sans fonction officielle, la position de son frère lui donnait ses entrées au Directoire, et il assistait aux conférences les plus importantes, où sa parole était fort écoutée. Lorsqu'il s'agit d'un ^rand commandement pour le général de vendémiaire, Carnot-Fculins le signala comme un aventurier dont l'ambition jetterait le trouble dans la République. Bonaparte s'est souvenu plus tard de la prophétie et s'en est vengé'. 11 regardait si bien lui-même cette promotion comme une ère nouvelle dans sa vie, qu'il transforma son nom pour le franciser : Buonapartc devint Houaparte. Carnot tenait grand compte des observations de son frère; mais la position de l'armée d'Italie, celle où il y avait le plus de fautes à réparer, le préoccupait vivement; il venait de trouver son homme, et ne voulait pas se priver de ses services. « Feulins a vu juste,» disaitil plus tard;«mais l'ambition chez un général victorieux peut être prédite à coup sûr. Il faut qu'un gouvernement
1 Lorsque Bonaparte résolut sa campagne de Saint-Domingue, entreprise malgré tout le monde, et qu'il a lui-même appelée plus tnrd une faute (en ne songeant sans doute qu'à l'insuccès), il y envoya de préférence les militaires connus par leurs opinions républicaines, soit pour les éloigner de 1a France, soit, dans une pensée d'ironie cruelle, pour faire travadler au rétablissement de l'esclavage les soldats de la liberté. Le général Carnot-Feulins fut désigné pour y commande: l'arme du génie. Carnol-Feulins, assez dangereusement malade, se trouva dans l'iinpossibilité pbysique de faire partie d'une expédition dont le but lui était d'ailleurs très-antipatbique. Le premier consul, à cette occasion, laissa mettre dans le Moniteur une calomnie contre le général, et n'en permit pas la réfutation. Carnot-Feulins lui envoya sur-le-cbamp sa démission, et se défendit dans d 'autre» journaux. Il n eut pas même une pension de retraite.