‹ Mémoires sur CarnotChapitre 12 sur 235 · KNVOI DE BONAPARTE EN ITALIE. W · texte numérisé non relu

KNVOI DE BONAPARTE EN ITALIE. W

républicain, lorsqu'il est condamné à faire la guerre, sache pourtant empêcher la formation d'un parli militaire qui serait le fléau des libertés publiques. Notre Comité s'est préservé de ce danger; il n'a pas eu à le redouter un seul moment; et le Directoire n'y a succombé que parce qu'il a laissé, grandir ce parti pour s'en faire un appui, surtout parce qu'il a lui-même donné l'exemple du mépris des lois. A l'époque de fructidor, Bonaparte; était déjà parvenu au plus haut degré de la célébrité, et il avait mérité toute la reconnaissance nationale; cependant il n'osa pas profiter des circonstances : il attendit prudemment que le gouvernement directorial se fût luimême avili dans l'opinion. Mais, deux ans après, ce gouvernement était arrivé à un tel point de déconsidération, qu'à défaut de Bonaparte quelque autre chef d'armée aurait fait un 18 brumaire comme lui : Hoche, peutêtre, s'il eût vécu. Je dis peut-être, car Hoche avait les qualités du citoyen; et, s'il eût vécu, deux grandes ambitions se trouvant en présence, la plus noble aurait pu paralyser l'autre. »

Nous donnons ici, en l;i copiant sur la minute originale, une lettre dont il a été question page 25.

CARNOT A SC H fi Ht II.

• 30 niuW<\ an IV «le la lt.pulili<|iie.

f Ce n'est point un membre du Directoire executif qui va parler au général en chef de Tannée d'Italie; c'est un républicain jaloux de la gloire de sa patrie qui va s'exprimer à cœur ouvert défaut un autre républicain.

• A quel but voulons-nous parvenir dans le cours de cette campagne ? Ouels moyens avons-nous d'y arriver? Ouels sont les obstacles à vaincre? La paix, une paix solide et honorable, voilà notre but; une guerre vigoureuse et rapide, aidée de quelques négociations bien dirigées, voila nos moyens; une pénurie cruelle d'argent et de tout ce qui compose le matériel d'une armée, voilà les terribles obstacles qu'il faut vaincre.

50 MEMOIRES SLR CARNOT.

« Il {tarait très- inutile, quant a présent au moins, de s'emparer du fort de Savone : vos réflexions à ce sujet ont .semblé justes au Directoire, et vous avez dù recevoir l'autorisation de suspendre l'attaque. Mais le Directoire a été très-douloureusement affecté, il faut vous le dire, général, de ce qu'après une victoire signalée, vous vous soyez trouvé hors d'étal d'en profiter, comme il croyait devoir s'y attendre. La prise de Ceva vous eût rendu maitre des magasins de l'ennemi et des plaines du Piémont, où l'armée eût vécu dans l'abondance. Il est à présumer que de ce moment le roi de Sardaigne se fût soumis à toutes vos volontés, cl se fût joint à vous contre l'empereur pour commencer la campagne de concert par la prise du Milanais, ce qui eût probablement amené une paix générale. Gomment réparer ce malheur? Comment sortir de l'inertie désespérante où nous retient l'absence de moyens? Notre armée sera-l-ellc condamnée à rétrograder? hasardera-t-elle un coup de main, rendu chaque jour plus difficile )>ar le ralliement des troupes ennemies et par la consommation de nos dernières ressources ? De l'argent nous tirerait bientôt d'embarras; mais il n'y a point d'argent, il n'y en a point, il n'y en a point. Trouvez doue le moyen de vous en passer ou d'en prendre où il y en a. Nous ne voulons pas nous brouiller avec les Génois, nous ne voulons pas compromettre leur neutralité; mais il faut pourtant qu'ils fournissent à nos besoins, car il n'y a qu'eux qui le puissent, jusqu'à ce que nous ayons marché en avant. Leur gouvernement ne saurait faire un emprunt pour vous; mais il peut le favoriser auprès des particuliers: il faut qu'il le fasse; il faut qu'un grand déploiement de force, d'une part, et de l'autre la perspective de la possession d Oneille et de Loano l'y détermine. 11 y a plus : il faut qu'il vous laisse prendre fiavi, après les formalités, les protestations et toutes les cérémonies qui pourront le mettre à couvert eu cas de non-succès de notre part; il faut enfin qu'il nous aide sous mai i, mais de tous ses moyens, pour que nous chassions l'empereur de son voisinage. Les Français sont aimés, dit-on, du peuple génois : il faut, non le pousser à l'insurrection, ce qui serait fort ùnpolitique, mais profiter* de ses bonnes dispositions pour amener son gouvernement à vouloir ce qui est indispensable pour nous, ce qui est avantageux pour lui-même, la possession d'un pays intéressant cl l'indépendance politique que nous pouvons lui procurer.

<t En même temps il faut négocier avec le Piémont, lui oflrir notre appui cl le Milanais. Oneille, dans certain cas, pourrait lui être indiquée aussi bien qu'à Gènes : ce sérail une |K>inme de discorde entre ces puissauces, ou plutôt ce serait le gage d'union de l'une d'entre elles au moins avec nous, le prix de celle qui s'empresserait d'épouser notre cause.

« Voilà pour la |K>litique. Venons à ce qui regarde les opérations militaires, qui doivent appuyer nos négociations, d'autant mieux qu'elles seront poussées avec plus de vigueur.

LETTRE A SCHÊRER. ûl

« Deux systèmes se présentent : l'attaque du Piémont ou j'attaque du Milanais, à l'ouverture de la campacne.

« Je pense qu'Autrichiens, Piémontais ennemis quelconques, avant tout il faut les attaquer et les mettre en déroute complète : nous choisirons ensuite. L'ennemi est-il sous les murs de Ceva? c'est là que je l'attaquerais avec la furie française. Est-il à Acqui? c'est là que je lui livrerais une hataille décisive. Est-il derrière Gavi? j'irais l'y chercher, après nfélre fait rendre cette forlcrese par les Génois, ainsi qu'on s'est fait rendre Vado, non comme conquête, mais comme place de sûreté.

« L'ennemi défait un jour, je l'attaquerais le lendemain, puis le surlendemain, puis tous les jours, jusqu'à ce qu'il fût entièrement dispersé. Alors il n'y a plus de sièges à faire : toutes les places tomhent. avec leurs approvisionnements, à mesure que vous vous présentez devant elles.

« Maintenant, par où commencerez- vous la prise de ces places? Voilà la question. Je crois, moi, que c'est par le Milanais que vous devez commencer, ou plutôt par les places qui le séparent du Piémont, c'est-à-dire par Tortone, puis Alexandrie, puis Valence.

« Si vous commencez par le Piémont, par Coni, Turin, etc.. l'opération est beaucoup plus longue : l'ennemi défait s»; ralliera dans le Milanais, reviendra sur vous par Alexandrie; il aura le temps de s'v fortifier; il aura le temps de se remettre de sa terreur: il vous faudra une artillerie immense, des moyens de transport considérables; les troupes impériales et piémontaises resteront unies parce que leurs communications ne seront pas interceptées.

« Si, au contraire, vous étant fait livrer Gavi, vous marchez à l'instant sur Tortone, vous surprendrez cette place, vous la trouverez dénuée; elle se rendra avant que l'ennemi ait pu faire filer sou armée par Alexandrie pour la secourir. Que fera pendant ce temps l'ennemi au camp retranché de Ceva? restera-t-il sous cette place? Tortone ne sera que plus facilement enlevé, et Ceva se trouvera tourné, ses communications avec les Impériaux devenant longues et difficiles. L'ennemi abandonne-t-il le camp retranché de Ceva? une division de l'armée, que je suppose restée à Sa» vone, inarche sur cette place et l'enlève. Lue autre doit menacer Coin par le col de Tende, cl toute l'année des Alpes fait diversion, de manière que l'ennemi se divise forcément et laisse le corps d'armée qui marclie sur Tortone aux prises avec l'empereur.

« Tortone pris, Alexandrie et Valence ne sauraient tenir. L'armée piemontaisc, séparée de l'armée impériale, se soumet et marche avec vous à la conquête du Milanais. Toute votre armée se trouve disponible. Vous la réunissez, et l'empereur est accablé. Alors une colonne de droite, de six à huit mille hommes, se détache, longe la rivière de Gènes, va délivrer Livournc de l'oppression des Anglais, les force d'évacuer la Méditerranée, leur fait abandonner la Corse et affranchit l'Italie entière.

t Voilà mes idées sur la campagne prochaine. Je crois qu'elle peut être plus brillante encore que celle de 95; je crois qu'il n'y a qu'une première

sa

MÉM01UES SIK CAKNOT.

difficulté à vaincre, celle de se procurer des ressources pour faire un pas en avanl. Il faut vous créer vous-même ces ressources; il faut que Riller, qui a déjà fait des miracles, en fcisse encore'. L'abondance est derrière une porte qu'il s'agit d'enfoncer. Forcez cette barrière la gloire et la paix seront la récompense.

« One vos ressources naissent donc de vous-même. Nous allons faire avancer de votre côté tout ce qui reste de forces et de moyens matériels aux Pyrénées. Mais ce secours sera lent et médiocre; les moyens pécuniaires surtout sont très-inrer tains. C'est dans votre audace, c'est dans l'intrépidité des défenseurs de la patrie qu'est la solution du problème.

« Je vous recommande la vitesse et le secret sur vos opérations : voulez-vous attaquer le Milanais? annoncez que c'est le Piémont que vous devez envahir. Si c'est le Piémont, menacez le Milanais. Surtout couvrez d'un voile impénétrable votre projet sur Livourne. Kxagérez vos forces et tombez toujours où l'ennemi ne vous attend pas.

t Mais je m'aperçois que je donne des conseils à celui qui fournil des exemples. Que Schérer soit toujours lui-même, et la victoire sera lidèle à ses drapeaux, et Schérer sera compté parmi les bienfaiteurs de la patrie, i»

En tcrminanl noire dernier ehapilre, nous avons laissé sons les ordres de Jourdan, de Moreau et de Bonaparte nos trois grandes armées opposées à l'étranger; Hoche poursuit dans la Vendée son rôle de guerrier pacificateur. La sûreté de la France confiée à de telles mains, nous pouvons détourner nos regards sur quelques événements intérieurs.

Un des premiers actes du Directoire fui l'exécution du cartel négocié par le Comité de salut public pour un échange entre les membres de la Maison de Bourbon retenus en France et les républicains français captifs en Autriche. C'étaient, d'un côté, la fille du dernier roi el les fils du duc d'Orléans, de l'autre les quatre représentants et le ministre Beurnonville, livrés par Dumouriez,

• Hitler, l'ancien compagnon de Carnot dans sa mission d'Alsace, en 1 792, était commissaire du gouvernement près l'armée d'Italie.

Page 1