‹ Mémoires sur CarnotChapitre 114 sur 235 · CONSTRUCTION DU FORT CARNOT · texte numérisé non relu

CONSTRUCTION DU FORT CARNOT

leurs services : « Les Iroupcs de lerre et celles de la marine ont rivalisé de zèle, leur dit-il ; les nouveaux soldats se sont montrés dignes des anciens. » Presque toute la garnison cependant consistait en dépôts de plusieurs régiments, personnel peu fait à la discipline et aux fatigues ; mais un courant éleclrique les avait animés. Les ouvriers militaires de la marine et les ingénieurs des ponts et chaussées adjoints aux officiers du génie méritèrent les mêmes éloges.

Les retranchements des Anglais furent démolis, les villages de Merxem et de Dam remis en état de défense; un ouvrage de fortification, qui a conservé le nom de fort Carnot, fut immédiatement commencé hors de la porte Rouge pour battre la digue Ferdinand et empêcher l'ennemi de s'y établir : l'expérience venait d'en démontrer la nécessité. Ix?s autres défenses de la ville furent activement réparées.

Le gouverneur trouva, dans ces constructions, une occasion d'occuper les ouvriers privés dq ressources par la guerre, il les invita à travailler aux retranchements, en leur offrant les tarifs ordinaires. Le nombre de ceux qui répondirent à l'appel fut considérable. Carnot se vit admirablement steondé par les colonels d'artillerie et du génie Bergier, Hulol et Sabatier.

Pendant la dernière journée du bombardement, les Anglais, déçus dans leur tentative d'incendier la flotte, dirigèrent le feu contre la ville, comptant peut-être que la terreur et le mécontentement de voir leurs demeures exposées à la destruction provoqueraient une révolte parmi les habitants. Le calcul n'était pas mal fondé : les auteurs flamands de la grande Histoire d'Anvers n'y dissimulent pas que, dans ces jours de crise, leurs compatriotes se soient montrés « plu» inquiets de la conserva-

tion de leurs propriétés que de l'honneur des armes françaises1. » Toutefois cel espoir de l'ennemi fut également trompe : de nombreuses préeautions avaient été prises, des indications détaillées sur les secours à porter en cas d'incendie avaient été publiées et affichées. Partout où la ilamme se déclara, on s'en rendit maître promptement. Quelques maisons seulement éprouvèrent des dommages, et sept ou huit citoyens furent tués ou blessés par des éclats de bombe, victimes presque tous de leur curiosité ou de leur imprudence; car les bourgeois comme les soldats s'étaient déjà familiarisés avec la chute de ces projectiles, et l'on en voyait un certain nombre circuler dans les rues, quoique les instructions à l'usage de ceux qui voulaient se tenir à couvert fussent descendues jusqu'aux moyens de désinfecter l'air dans les plus petits réduits. Du reste, nulle confusion, quelques attroupements dissipés sans efforts. Les Anversois, à la voix de Carnot, s'étaient organisés en garde urbaine et en corps de pompiers.

« Habitants d'Anvers, leur disait le gouverneur, une des folles espérances de l'ennemi est d'entretenir parmi vous des idées fausses et des incertitudes sur votre situalion. Je juge de ses mauvais conseils par la négligence que vous avez mise à vous approvisionner. D'après les règles ordinaires de la guerre, cette imprévoyance devrait retomber sur vous. Jl serait de mon devoir d'expulser sur-le-champ la partie de la population qui n'a pas pourvu à son approvisionnement. J'aime mieux obéir aux sentiments de mon cœur et écouter les vives sollicitudes de M. le préfet du département. Il s'est flatté,

1 Gctchiedenis van Anlwerpen. Histoire d'Anvers, par MM. Mortens cl Torfs, publiée sous les aus| Les de la société littéraire YOlyfluk (le rameau d'olivier), 8 vol. in-8, avec caries et plans.

OBLIGATIONS Ï)E LA GUERRE. SOI non sans raison, que les personnes riches et aisées de la ville s'empresseraient de venir, par une abondante souscription, au secours de la classe indigente. Cette honorable entreprise est assez avancée pour qu'on puisse s'en promettre le succès. Nous espérons pouvoir procurer ainsi des subsistances, pendant la durée du siège, à quinze mille pauvres. Les individus étrangers à la ville ou qui n'y ont pas le droit de cité seront seuls obligés d'en sortir. Si donc, par humanité, les aulorités militaires et civiles prennent sur elles de supporter l'inconvénient de celle surabondance de bouches inutiles, elles en seront sans doute récompensées par la confiance, le patriotisme et la bonne conduite de la population. »

Ces appels à la charité et au bon ordre ne furent point assez entendus; Carnot fut obligé de se rappeler et de rappeler aux habitants d'Anvers les préceptes qu'il traçait quelques années auparavant :

« Il entre dans les devoirs d'un gouverneur d'obliger les habitants d'une ville menacée à se pourvoir de subsistances pour aussi longtemps au moins que la garnison espère pouvoir se défendre; et il doit faire rentrer sans délai, dans les villes de l'intérieur, tous ceux qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas se soumettre à ce règlement. LTne pareille mesure est rigoureuse, il faut en convenir, mais elle l'est beaucoup moins que celle de laisser mourir de faim toute une population ; et de tout temps on a regardé comme indispensable de faire sortir les bouches inutiles d'une place près d'être assiégée, comme fit à Mézières le chevalier Bavard . « Aux moindres approches d'un siège, dit M. de Turenne, un gouverneur doit faire de gros amas de vivres et ordonner que chaque particulier en ait provision; visiter les maisons religieuses et celles des particuliers, pour savoir ce qu'il y en a ; faire sortir

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les bouches inutiles et les empêcher de rentrer. » Ceux qui viennent s'établir dans les villes de guerre savent eela, comme ceux qui bâtissent dans les faubourgs, sous la portée du canon, savent que la loi est de faire raser leurs maisons dès qu'on a lieu de craindre l'investissement.

« Sans doute, le gouvernement doit une protection spéciale à ceux qui, étant sur la première ligne, servent de bouclier aux contrées de l'intérieur; à ceux dont la vie est sans cesse compromise, le repos troublé, et les propriétés livrées au pillage, pour maintenir la sécurité du reste de l'empire. Le gouvernement doit des indemnités à ceux dont les maisons sont brûlées par l'effet du bombardement, à ceux dont la récolle est perdue par les inondations qu'il a fallu tendre pour la défense de la place ; il doit assurer autant qu'il le peut la subsistance des citoyens par des greniers d'abondance, et leur vie par des asiles à l'abri des incendies et de la bombe. Mais la cause du gouvernement doit aussi, dans le péril commun, devenir celle de chaque particulier. Ce principe est si naturellement gravé dans les cœurs, que, dans tous les sièges remarquables, on n'a jamais manqué de voir la majorité des citoyens montrer un dévouement sans bornes, partager spontanément les travaux et les dangers de la garnison, metlre leur gloire à bien défendre leur ville et les foyers de leurs familles; et l'expérience a toujours témoigné que, dans ces circonstances difficiles, on ne calcule rien, que l'intérêt particulier se tait, et que chaque individu s'immole au salut de la patrie1. »

Telles sont les dures obligations qu'impose la guerre; • De la Défense des plaees fortes, 2* partie, ch. u,

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