‹ Mémoires sur CarnotChapitre 115 sur 235 · EXEMPLE DU GOUVERNEUR · texte numérisé non relu

EXEMPLE DU GOUVERNEUR

le gouverneur d'Anvers sut les remplir sans blesser les droits de V humanité.

Lui-même, d'ailleurs, donnait des exemples propres à moraliser ses subordonnés el ses administrés. On l'avait installé dans le somptueux hôtel du maire d'Anvers, M. de Cornelissen. Dès son entrée il dit : « Voilà trop de luxe! » Puis, quelques jours après (le 40 février), fidèle à ses habitudes de simplicité personnelle, convenables surtout dans une ville assiégée, il écrivit :

a Je suis très-étonné que la personne chargée de faire l'état des meubles et effets pour ma maison ne se soit pas bornée au strict nécessaire.

« Je désire aussi que les demandes qui seront faites pour mon compte n'aient pas le caractère d'une réquisition forcée.

« Tous les effets détaillés sur la note ci-jointe sont inutiles. »

Il y eut toutefois un moment pénible à passer, une mesure sévère à prendre.

L'administration avait élé fort négligée, ou du moins, l'ennemi occupant les alentours de la ville, on n'avait songé qu'à se battre ; on n'avait point formé de caisse : les ressources pécuniaires manquaient pour tous les services publics. La détresse était à ce point que des officiers vendaient leurs meubles ou leurs effets de quelque valeur pour se couvrir et se chausser. Les matelots n'avaient pas de quoi payer leur tabac; des soldats mendiaient dans les rues ; plus de trois mois de solde étaient arriérés. Le gouverneur pressa la rentrée des contributions, en accordant des délais aux cotes inférieures à trente francs. Mais les besoins devenaient si pressants, qu'il fallut aviser à d'autres moyens : le Conseil de défense demanda un emprunt d'un million aux banquiers

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et aux capitalistes. On leur offrait comme hypothèque le produit des contributions en recouvrement, et même les matériaux de la marine. Ils refusèrent. Quelques-uns d'entre eux furent conduits à la eidalelle, où d'ailleurs les égards ne leur manqueront pas. Après une retraite forcée, qui triompha de leur mauvais vouloir, le gouverneur les fit rendre a la liber lé.

Cette résistance intérieure coïncidait malheureusement avec des provocations à la révolte et des tentatives de séduction sur le personnel de la garnison. Des placards, dont le ton et le contenu trahissaient l'origine, étaient affichés dans les campagnes, et même la nuit au milieu de la ville. Nous en avons sous les yeux quelquesuns, où, dans un mauvais jargon français, on dit aux bourgeois que l'artillerie anglaise a ménagé leurs églises et leurs habitations pour ne foudroyer que les vaisseaux de Napoléon ; on les y menace de réduire la ville en cendres pardes bombes incendiaires et des fusées à laCongrève; on y rappelle avec affectation le massacre des Français par les Anvcrsois sous le duc d'Anjou. D'autres proclamations monl raient aux soldats fidèles la Sibérie en perspective, aux traîtres des récompenses et le renvoi dans leurs foyers. Marins et soldats demeurèrent inébranlables dans l'observation de leurs devoirs.

Carnot lui-même ne fut pas à l'abri de certaines ouvertures insidieuses. Le général deBulow, commandant des forces prussiennes, espéra le toucher en lui laissant entrevoir un grand rôle à jouer, un grand service h rendre à son pays :

« Monsieur le général,

« J'avais appris, par des lettres interceptées de Paris, que Votre Excellence devait venir remplacer le duc de

LETTRE DE BULOW ti' CAR NO T. 305

Plaisance, et j'en félieilais d'avance la ville d'Anvers. La confiance nationale vient donc réparer le tort qu'un monarque ambitieux avait commis : elle ramène à une place importante l'homme qui ne devait jamais en occuper une autre. Votre Excellence connaît l'état de sa patrie aussi bien et mieux peut-être que moi; elle vient de l'intérieur, et son œil exercé aura observé les maux qui menacent la France. Les grandes armées sont à quinze lieues de Paris, le général Wellington avance de Bayonne, les généraux Blûchcr et Winzingerode ont dépassé Châlons et lîeims; Bois-le-Duc est rendu, Gorcum vient de capituler; de nombreux renforls de troupes allemandes et hollandaises m'arrivent tous les jours, le prince royal de Suède avec l'armée du Nord arrive au Hhin, et partout, au cœur de la France même, l'esprit du peuple nous prouve que nous sommes les bienvenus. 11 n'est plus douteux que l'empire tyrannique d'un souverain qui a fait, le malheur de la France et de l'Europe tire vers sa fin. (le ne sont point les Français que nous combattons, Votre Excellence le sait ; elle s'en sera persuadée par l'esprit de modération qui dislingue les proclamations des souverains alliés; elle s'en sera convaincue par l'équité qui a dicté les mesures de tous les généraux pour ménager un peuple malheureux dans ce moment. Aujourd'hui il ne s'agit point de partager la France et d'en forcer les habitants à accepter, contre leur gré, un nouveau souverain. Il s'agit de finir les maux de vingt années de guerre et de malheurs ; il s'agit de les finir aussitôt que possible. Voilà, mon général, le point de vue d'où il faut partir pour nous juger, et le seul, peut-être le plus beau qui ait jamais existé. Les peuples de l'Europe doivent tous être rendus à la paix, au repos, au bonheur.

« Votre Excellence, dont les talents comme militaire et comme homme de cabinet sont également connus, dont le caractère juste et loyal ne s'est jamais démenti, Votre Excellence se trouve aujourd'hui dans une situation à pouvoir effectuer un bien infini, si elle le veut. Qu'elle se mette à la tète d'un peuple qui brise ses fers; qu'elle organise ses moyens; qu'elle prépare le bien futur de la France; qu'elle fasse un effort courageux et qu'elle s'immortalise en formant un parti décidé à délivrer sa patrie. Je me ferai un devoir de la soutenir de toutes les manières. Je jouirai d'une satisfaction particulière ù pouvoir contribuer au bien de la France par les Français mêmes.

« Quelle que puisse être la résolution de Votre Excellence, elle ne changera rien aux sentiments de la profonde estime et de la plus haute considération avec laquelle, etc.

Le comte de Boum.

• Au quartier général de Bruxelles, lo M février 1814. •

Celle lettre ne parvint à Carnot que le 18. Voici sa réponse :

« Monsieur le général,

« J'ai trop à cœur de conserver l'estime dont vous me donnez le témoignage dans votre lettre, pour ne pas défendre, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, le poste honorable que m'a confié l'empereur des Français.

« Plus nous avons essuyé de malheurs, plus nos efforts sont nécessaires pour les réparer. J'ai le bonheur de commander dans une place aussi bien armée contre la

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