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CONSERVATION D'UN FAI BOURG

La paroisse de Saint-Willebrord et l'imporlani faubourg de Borgerhout, presque une ville à lui seul, se trouvaient dans le rayon que les règlements militaires permettent et prescrivent même de déblayer de toute construction. Le Conseil de défense jugea qu'ils devaient être démolis, afin d'ôter à l'ennemi la possibilité d'arriver à couvert jusqu'au pied des remparts. Déjà des , matières incendiaires avaient été introduites dans plusieurs édifices, et un grand nombre d'habitants s'étaient réfugiés en ville avec leurs meubles les plus précieux. Carnot, ému de leurs plaintes, voulut visiter les lieux par lui-même. Il fut aussitôt entouré par une population éplorée, ayant à sa tète le maire et le curé de Saint- Willebrord, inquiet pour le sort de son église.

« — Tranquillisez-vous, monsieur le curé, lui dit Carnot, j'aime le bon Dieu autant que vous, et je ne ferai pas démolir sa maison. »

Le souvenir de celte rencontre et de ces paroles, transmis de bouche en bouche, est passé à l'état légendaire dans le pays.

Il avait suffi à Carnot d'un coup d'œil rapide pour se convaincre qu'il était pssible, non-seulement de défendre le faubourg, mais de s'en servir comme d'une caponnière avancée. Cette opinion, exposée devant le Conseil, trouva dans les habitudes militaires une vive opposition ; mais le gouverneur lui imposa silence en s'écriant * « Je prends tout sur moi ! »

C'était encore l'application d'une de ses idées sur l'art défensif :

« Les ignorants sont grands destructeurs de faubourgs, grands noyeurs de campagnes, tandis que les gens instruits sont grands conservateurs ; au lieu de détruire les faubourgs, ils en font des postes avantageux m. 21

à la défense même de la ville. » Nous avons cité en son lieu ce passage d'une lettre adressée par CarnôT, de l'armée du Nord, au Comité de salut public.

Il dit aussi dans son traité de la Défense des places :

« Je terminerai par émettre une opinion qui paraîtra sans doute étrange, puisqu'elle est diamétralement opposée aux premiers principes reçus dans la défense des places : celte opinion est qu'on ne doit pas démolir les faubourgs des villes menacées d'un siège. Je regarde au contraire les faubourgs comme des postes avancés qu'on peut défendre très-longtemps, et dont la prise, quand elle a lieu, ne mène pas l'ennemi à quelque chose de bien important... Pourquoi brûler un faubourg qui souvent vaut mieux que bien des villes, et ruiner une multitude de familles?... Il n'y a qu'à l'envelopper d'un rempart en terre, fait comme les lignes de circonvallation du plus fort profil, et même encore plus considérable. Les habitants du faubourg, intéressés à la conservation de leurs maisons, auront bientôt construit eux-mêmes ce retranchement, et on peut croire qu'il sera bien fait. »

La plume de Carnot racontait ici d'avance l'épisode du siège d'Anvers dont nous venons de parler.

Les habitants de Borgcrhout et de Willebrord purent conserver leurs demeures, mais à deux conditions : celle de travailler aux retranchements nécessaires pour leur défense, celle de former un bataillon pour la garde de la commune. « Il ne s'agit que de l'ordre et de la sûreté, leur dit le gouverneur; quant aux rencontres avec l'ennemi, nous autres soldats nous nous en chargeons. On ne vous attaquera pas sans que j'accoure le premier à votre aide. »

tas intentions de Carnol furent secondées avec ein-

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pressement. Los habitants du faubourg établirent un impôt particulier sur leurs maisons pour subvenir aux frais des travaux ; ils contribuèrent eux-mêmes activement à les exécuter; ils organisèrent leur garde urbaine, dont le règlement disciplinaire condamnait à des amendes les citoyens qui refusaient le service ou le faisaient mal, qui s'enivraient, manquaient au bon ordre, à la décence ou aux égards envers leurs camarades. Le produit de ces amendes, portées au double pour les sous-officiers, au triple pour les officiers, devait être employé au soulagement des indigents.

Le défaut de numéraire se faisait sentir et gênait considérablement les échanges. Carnot prit une mesure dont l'histoire des sièges raconte quelques exemples. Il fit frapper une monnaie spéciale et temporaire. Voici les arrêtés rendus à cette occasion, en date des 10 et 16 mars 1814 :

« Vu la difficulté qu'éprouve le commerce de détail dans la place d'Anvers, par le défaut d'une suffisante quantité de monnaie circulante, et la nécessité de pourvoir au service journalier de la garnison;

« Le général de division, gouverneur, arrête qu'il sera fabriqué, sans délai, une monnaie obsidionale, qui aura cours à Anvers jusqu'à ce que l'état de siège soit levé.

« Cette monnaie sera composée de pièces de cuivre, valant intrinsèquement à peu près cinq centimes, lesquelles seront données et reçues en payement par les caisses publiques et dans les transactions particulières, pour la même valeur de cinq centimes.

« Celte monnaie portera pour timbres, d'un côté, en exergue, ces mots : monnaie obsidionale, et au milieu, 5 centimes; «le l'autre côté, en exergue : Anvers, 1814,

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et au milieu la leltre majuscule N entourée d'une couronne de laurier.

« Pour accélérer autant que possible la fabrication et l'émission de la monnaie obsidionale créée par l'ordre du jour du 10 courant, le général de division, gouverneur, arrête : qu'en outre des pièces de cinq centimes, il en sera fabriqué de dix centimes, absolument au même type ; quarante de ces pièces pèseront le kilogramme, et par conséquent quatre-vingts de celles de cinq centimes pèseront également le kilogramme. »

M. Wolscbot, fondeur de la marine, fut d'abord exclusivement chargé de la fabrication de cette monnaie. Mais quelque temps après, « considérant que ses établissements ne pouvaient suffire à toute la main-d'œuvre, et qu'il était convenable de faire servir le bénéfice à donner des à-compte sur leur salaire aux ouvriers Je l'arsenal, au lieu de laisser ce bénéfice à de nouveaux entrepreneurs, » le gouverneur arrêta ce qui suit :

« II. le préfet maritime fera fabriquer de la monnaie obsidionale dans l'arsenal de la marine. »

On n'en mit pas d'ailleurs en circulation une quantité considérable, mais seulement ce qu'il Jallait pour faciliter les transactions. D'après les relevés officiels, le magasin général contenait trois cent trente-six mille cent vingt-sept kilogrammes de cuivre, sur lesquels plus de cent mille en débris de canons et en vieilles feuilles à doublage bors de service. On en fondit quatre mille six cent vingt-sept kilogrammes, qui donnèrent, en pièces de cinq et de dix centimes, une somme de dix-buit mille cinq cent sept francs, versée dans la caisse du payeur général.

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Dans quelques circonstances analogues, on avait vu les habitants des villes porter eux-mêmes leur vaisselle à la maison commune pour subvenir aux frais de la défense : à Magdebourg deux fois, en 1551 résistant à Maurice de Saxe, en 1629 résistant à Wallenstein ; les bourgeois de Dantzig, pendant le siège de 1577, sacrifièrent les vases des églises et les bustes des saints ; ceux d'Amsterdam, l'année suivante, fondirent la statue d'argent de saint Nicolas, leur patron. Souvent ces monnaies de nécessité, en plomb, en étain, reçurent un cours forcé, avec promesse de remboursement après la guerre. A Leydc, assiégé par les Espagnols (1574), on fabriqua des monnaies en papier avec les litanies romaines, que le changement de religion avaient rendues inutiles; à Bouchain, assiégé parle duc de Marlborough (1711), on en fit avec des cartes à jouer; Jacques II, lors de sa descente en Irlande, n'ayant pas de quoi payer ses troupes, fit frapper des pièces de bronze à valeur fictive, s'engageantà les échanger pour de bon argent quand il serait rétabli sur ses deux trônes; mais le roi Guillaume les réduisit à leur valeur réelle.

Le soin qu'avait eu Carnot de donner à sa monnaie une valeur intrinsèque pareille à la valeur nominale, la fit survivre aux circonstances. Pendant bien des années, les pièces obsidionales d'Anvers eurent cours en Belgique et en France. Il n'y a pas très-longtemps que l'on en voyait encore dans la circulation. Celles qui existent aujourd'hui sont conservées comme médailles dans les collections numismatiques, les matrices et poinçons qui avaient servi à leur fabrication ayant été brisés par ordre du gouverneur, lorsqu'on cessa de monnayer.

Nous avons décrit le timbre, aussi simple que possi-

hic qui fut adopté pour cette monnaie : pas même une devise comme celle que la ville de Broda avait fait inscrire sur la sienne en 1577 : necessitatis ergo. Le maréchal de Boufllers, défenseur de Lille (1708), assez grand homme cependant pour se montrer modeste, avait chargé sa monnaie obsidionale de ses armoiries, de ses bâtons de commandement, de son manteau ducal et de tous les ordres dont il était décoré ; le marquis de Surville, mieux encore, fit graver sur la sienne sa propre effigie (Tournay, 1709); il est vrai que sa vaisselle en avait fourni le métal. Quoi qu'il en fût, cet acte de vanité blessa la cour, où il parut un empiétement sur le droit régalien.

Finissons cette digression, un peu minutieuse peutêtre, et revenons sur quelques faits antérieurs.

Pendant l'expédition du général Aymard, dont nous avons parlé, avait eu lieu l'étrange conflit de Bcrg-op- Zoom, l une des dépendances du gouvernement de Carnol. Cette ville est, comme 11 ml a, une sorte de bastion avancé d'Anvers, couvrant l'intervalle qui la sépare de la forteresse mère.

L'extrême disproportion de son étendue avec le petit nombre de ses défenseurs rendait alors sa situation trèsdifficile.

Un développement de plus de vingt mille mètres d'ouvrages de fortifications, et une garnison de trois mille hommes à peine, parmi lesquels un grand nombre de

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