LETTRE DE DUPONT A CARNOT
émanés de V autorité nationale. Une lettre confidentielle de la même date, rappelant par sa forme toute familière les anciennes relations qui avaient existé entre le général Dupont et mon père, annonçait l'abdication de l'Empereur. Voici cette lettre :
« Paris, le 7 anil 1814.
« Vous serez étonné, mon cher général , de voir que j'occupe une place que vous avez rendue si difficile à remplir après vous. Voilà donc la France pacifiée, ou du moins prête à l'être, car la paix va suivre de près les grands événements qui viennent d'avoir lieu. Les hostilités cessent de tous côtés à mesure que les nouvelles de Paris s'étendent. Bonaparte a signé une abdication pure et simple, après en avoir donné une conditionnelle. Il demandait la régence de l'impératrice pour conserver les droits de son fils. Tout a été refusé, et l'armée s' est prononcée hautement contre lui. On lui accorde un asile dans l'île d'Elbe. La constitution a été adoptée cette nuit par le Sénat.
« Combien je serais heureux de pouvoir vous donner une preuve agréable pour vous de tous mes affectueux et inviolables sentiments ! Je vous embrasse, mon cher général. »
Les personnes accoutumées à supputer les dates seront surprises de voir que , dans une lettre écrite le 7 avril, il soit fait mention d'un événement réalisé seulement le H, l'abdication de Fontainebleau. Cependant la date de la lettre est mise hors de doute par ces mots : « La constitution a été adoptée celte nuit par le Sénat. » Elle est confirmée encore par l'arrivée à Malincs le 11, à Anvers le 12, de l'aide de camp qui en était porteur. Le général Dupont annonçait donc comme accompli ii. 22
330 MÉMOIRES SLR CARNOT.
déjà un fait qui n'était que vraisemblable et prévu. Reste à expliquer comment on pouvait le prévoir avec une telle précision quatre jours à l'avance1.
Quoi qu'il en soit, cette équivoque faillit amener de graves incidents à Anvers.
Carnot réunit, le 12 au soir, le Conseil de défense et lui communiqua toutes les dépêches qu'il avait reçues. La missive officielle contenait ce qui suit :
« Le minisire de la guerre à M. le général Carnot, gouverneur a" Anvers.
- Paris, le 7avriH814.
« Général,
« Par un acte du Sénat conservateur, du 5 avril courant, Napoléon Bonaparte a été déclaré déchu du trône, et le droit d'hérédité établi dans sa famille a été aboli.
« Par une déclaration en date du môme jour, le Corps législatif a adhéré à l'acte du Sénat conservateur.
« Le Sénat a ordonné la formation d'une commission de gouvernement provisoire, et celle commission, par un arrêté subséquent, m'a investi des fonctions de minisire de la guerre.
* Cetle explication se trouve peut-être dans une lettre adressée à Talleyrand par le maréchal Ney, de Fontainebleau, le 5 avril, a onze heures et demie du soir, lettre dont les promesses avaient dû tromper le ministre de la guerre.
« L Empereur, convaincu de la position critique où il a placé la France, et de l'impossibilité où il se trouve de la sauver lui-même, a paru se résigner et consentir à l'abdication entière et sans aucune restriction. C'est demain malin que j'espère qu'il m'en remettra lui-même l'acte formel et authentique. Aussitôt après, j'aurai l'honneur d'aller voir votre Altesse Sérénissimc. »
L'abdication complète fut, en effet, signée, puis emportée par Ney, Caulaineourt et Macdonald ; mais Napoléon lit courir après eux un de ses officiers, le colonel Gourgaud, pour redemander cet acte, qu'ils avaient déjà livré aux ministres alliés.