‹ Mémoires sur CarnotChapitre 136 sur 235 · BONAPARTISME POSTHUME · texte numérisé non relu

BONAPARTISME POSTHUME

riers; puis on vanta la grandeur du gouvernement impérial, pour faire le procès aux petitesses du gouvernement qui le remplaçait. La librairie et le théâtre, le dessin et la chanson rivalisèrent de fécondité pour célébrer la gloire de l'aigle. La popularité de Napoléon était refaite en 1830, et Louis-Philippe eut la maladresse de l'accroître encore en plaçant sa statue sur la colonne Vendôme, ses cendres aux Invalides.

C'est chose assez bizarre que ce bonapartisme posthume, produit factice, né de la rancune que l'on portait aux Bourbons imposés par l'étranger. Nous y voyons un témoignage nouveau de rattachement du peuple français pour sa Révolution : on ne pouvait pas parler de cette Révolution devant les Bourbons, surtout pour en faire l'éloge; en revanche on paria beaucoup de Napoléon; et l'instinct vulgaire, toujours enclin à personnifier, finit par incarner en lui les souvenirs de l'œuvre accomplie par tant de grands citoyens ; on semblait vouloir donner raison à cet impie, qui avait dit un jour dans son délire d'orgueil : « Mon nom vivra autant que celui de Dieu. »

Il y aurait un curieux travail à faire pour dissiper cette illusion historique : ce serait de comparer la France telle que Napoléon l a reçue avec la France telle qu'il l'a laissée. On se convaincrait que tout ce que les institutions impériales ont eu de salutaire fut un héritage des principes républicains, que tout ce qu'elles ont eu d'excessif doit être mis au compte du despote. Non pas que la période révolutionnaire n'ait été féconde en abus et en désordres ; mais ces vices résultaient de l'état même de révolution, état anormal et passager, tandis que sous l'Empire la théorie n'était pas moins détestable que la pratique.

Napoléon avait trouvé la France régie par des institutions démocratiques; le résultat de son passage fut de surajouter à la féodalité replâtrée un essai de féodalité nouvelle : les majorats reparurent avec les titres de noblesse. Il avait trouvé la liberté de conscience et de culte établie ; il transmit à ses successeurs un concordat qui ouvrait la porte aux prétentions ultramontaines. Quant à la liberté de la presse et à la liberté individuelle, on sait ce qu'elles furent sous son règne.

Napoléon avait trouvé un peuple exubérant d'ardeur et d'énergie ; et, après avoir gaspillé ces trésors dans de folles entreprises, il s'étonnait de les voir épuisés : « Est-ce qu'on ne pourrait pas jeter du phlogisliquc dans les veines de ce peuple? » disait-il à l'un de ses courtisans.

Ce peuple Ger de son émancipation, il en avait fait un troupeau ; ce peuple fier de ses triomphes accomplis pour assurer l'indépendance des autres peuples aussi bien que la sienne, il le laissa humilié de ses défaites, après l avoir rendu infidèle à ses principes.

Napoléon avait reçu la France débarrassée de sa vieille dynastie et agrandie par l'adjonction volontaire de plusieurs provinces; il la laissa dans les mains de cette dynastie restaurée, et réduite aux proportions de l'ancienne monarchie. Après avoir perdu ses conquêtes insensées, il avait perdu aussi les conquêtes sérieuses de la République, celles qui s'assimilaient à notre nationalité. Une diminution de territoire était le seul abaissement que comprit son orgueil : « Je ne peux pas laisser la France amoindrie par mon règne, » répétait-il sans cesse pendant la campagne de 1814 ; et cette pensée semble avoir été le principal motif de ses refus de négociations.

Plus de nation en France : un homme. Plus de chose

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