‹ Mémoires sur CarnotChapitre 138 sur 235 · NAPOLÉON ET LES BOURBONS · texte numérisé non relu

NAPOLÉON ET LES BOURBONS

« Notre unique moyen de salut aujourd'hui est dans un retour à la monarchie constitutionnelle de 1789. La France de 92 avait opposé à l'invasion le fanatisme de la liberté; Napoléon a détruit cette force; sa tyrannie rappelle les Bourbons ; ils sont inévitables. Les Bourbons doivent une statue à Bonaparte; mais c'est à Charente» qu'il faut la placer. »

Napoléon, à l'île d'Elbe, disait lui-même : « C'est moi qui ai donné les Bourbons à la France; » et Louis XVIII, dans le même temps, à Paris, comme s'il se fût entendu avec Barère, disait à ses courtisans : « Je dois tant de reconnaissance à Bonaparte, que je serais tenté de lui faire élever une statue dans un -coin de mon appartement. »

Napoléon, par son œuvre de réaction, par ses parodies de l'ancien régime, avait «apprêté le lit des Bourbons. » Au lieu de s'y coucher tout simplement, s'ils n'avaient pas eu la folie de le refaire, ils y auraient peut-être dormi longtemps.

On se tromperait si l'on croyait que le pays fût entraîné vers eux par un grand courant d'opinion : un quart de siècle les séparait de la France ; la génération aînée les avait combattus et la génération cadette ne les connaissait pas. Le comte d'Artois venant par la route de Suisse, le duc d'Angoulémc par celle d'Espagne, le comte de Provence par celle d'Angleterre, entendirent des acclamations sur leur passage. Bien n'est plus facile que de provoquer ces enthousiasmes factices : Napoléon en avait vu bien d'autres. Et maintenant ces cris, que les Bourbons attribuaient à la satisfaction de leur arrivée, étaient poussés en réjouissance de son départ.

Sa chute, en effet, fut pour tous un soulagement ; car son bras s'appesantissait sur les épaules, les poitrines

respiraient mal, les oreilles n'entendaient rien, les yeux ne voyaient rien : lourde atmosphère, silence et obscurité, voilà le despotisme. Après la disparition de Napoléon, toutes les têtes se relevèrent comme des plantes après un orage; une lueur de liberté suffit pour éblouir cette nation qui venait de vivre dans un souterrain ; elle ne songea pas autant qu'elle aurait dû le faire aux circonstances qui lui amenaient la liberté : Paris, à l'aspect des étrangers, n'offrait pas l'aspect de tristesse et d'humiliation qui sied à une cité vaincue. Ne pardonnons jamais à Napoléon cet affaissement du caractère national.

Pourtant la joie n'était pas sans mélange. Ma mémoire d'enfant a conservé l'impression d'une promenade que l'on me fit faire le 51 mars sur les boulevards et le long du faubourg Sainl-Marlin. Des milliers de soldats de toutes races défilaient, ayant à leur tête l'empereur de Russie et le roi de Prusse. Ces figures, ces armes, ces accoutrements étranges causaient une surprise qui était, je crois, la sensation la plus générale. Cependant des dames faisaient flotter leurs mouchoirs blancs aux fenêtres ; quelques groupes de royalistes se promenaient fort incompris, portant à leurs chapeaux de larges cocardes blanches, agitant de petits drapeaux et criant : a Vivent nos libérateurs! »on les regardait avec une curiosité de mardi gras. J'ignorais, pour ma part, qu'il existât encore des Bourbons et que le blanc fût leur couleur; mais ces témoignages d'allégresse me faisaient honte, je ne savais pourquoi.

Le 5 mai, un de mes oncles me conduisit à V Athénée de Paris, dont il était membre. J'assistai, d'un grand balcon sur la rue Saint-Honoré, à l'arrivée de Louis XVIII. Il y avait de l'enthousiasme ce jour-là. Quelques pro-

DISPOSITIONS DE L'OHNION. 557

messes faites la veille à Saint-Ouen avaient suffi pour préparer favorablement une entrée.

Un fonctionnaire prussien, ami du baron de Slein, et qui vivait alors au milieu du monde diplomatique, M. de Varnhagen, juge ainsi dans ses Mémoires l'état moral de la France :

« La masse du peuple n'avait pas de volonté propre; elle attendait avec un peu d'inquiétude et beaucoup de curiosité ce qui allait venir, prête à applaudir, pourvu qu'elle vît de l'ordre, de la stabilité et une certaine harmonie entre la marche du gouvernement et les tendances nationales. — Ce qui entretenait son espoir à cet égard, c'est le langage de l'empereur de Russie, qui rappelait les belles expansions de la première période révolutionnaire1. »

Il semble, en effet, qu'Alexandre ait mesuré le profond sillon tracé en France par la Révolution, et qu'il ait reconnu l'impossibilité pour un gouvernement de s'établir solidement dans ce pays sans donner satisfaction à ses aspirations nouvelles.

La déclaration de Saint-Ouen, commandée par Alexandre, mais adroitement rédigée par les affides de Louis XVIII, ne contenait aucun engagement; elle parlait seulement d'une constitution libérale : c'était assez pour bien disposer les esprits. Si quelques monarchiens obstinés déploraient ces semblants de concessions, si quelques républicains clairvoyants s'inquiétaient du soin avec lequel le nouveau roi s'était réservé le pouvoir constituant, l'expression de ces mécontentements se perdait au milieu d'acclamations universelles.

• Denkwûrdigkeiten, t. III, p. 165.

Ce fut dans ces circonstances que Carnot revint d'Anvers à Paris. Ni ses principes ni son rôle dans la Révolulion ne lui permettaient d'accueillir avec joie la monarchie el les Bourbons. Mais , fidèle à son abnégation patriotique, il sut imposer silence à ses répugnances personnelles : il accepta par raison une épreuve dont le bien de la patrie pouvait résulter, comptant sur la salutaire influence des institutions libérales pour relever l'esprit public. Son adhésion fut donc, non pas sympathique, mais sérieuse, réfléchie, surtout parfaitement sincère.

Le parti républicain donna généralement l'exemple d'une pareille résignation : Grégoire, dans sa fameuse brochure sur la constitution sénatoriale de 1814, disait : « Il est permis de croire que la monarchie n'est • pas le plus parfait des gouvernements ; mais un bon citoyen doit se rappeler que Solon donna aux Athéniens, non les meilleures lois, mais celles qui étaient le mieux appropriées à leur caractère. »

Carnot, pour ne laisser aucun doute sur ses sentiments, reprit la croix de Saint-Louis, dont il avait été décoré avant la Révolution ; il fit plus : il se présenta aux Tuileries un jour d'audience solennelle.

Mais il en rapporta les plus fâcheuses impressions. Le comte d'xVrtois, en pirouettant sur un talon, lui avait dit quelques paroles insignifiantes sur l'abandon de la Belgique, de ses villes fortes et de ses arsenaux. Peutêtre n'avait-il pas compris la portée de cet acte, qui déchirait le cœur d'un vieux soldat. Quant au duc de

CARNOT AUX TUILERIES. 559 Berry, celui-là du moins sut exprimer un regret, quoique très-gauchement : « Vous venez d'Anvers, général, dit-il à mon père, vous commandiez là une belle place; ce n'est pas notre faute si ça n'appartient plus à la France. »

Restait la principale visite : celle du roi. Quand le nom de Carnot fut prononcé, Louis XVIII affecta de détourner son regard et le fixa obliquement vers un angle du plafond, en balbutiant quelques mots inintelligibles, accompagnés d'une froide inclination de tète. Carnot passa devant lui sans prononcer une parole et sortit.

En rentrant à la maison, le front attristé, il dit à ses amis : « Cette famille-là n'est point française. Nous n'irons pas loin avec des gens qui ont gardé toute la Révolution sur le cœur. »

Vers le même temps, son frère, le général Carnot Feulins, reçut un tout autre accueil chez le duc d'Orléans. Le chambellan ou l'huissier qui devait l'annoncer lui demanda sou nom, fit la grimace et feignit de n'avoir pas entendu. Carnot Feulins, élevant la voix de manière à dominer les bruits de la salle, se nomma luimême. Le duc d'Orléans s'avança aussitôt ; sans attendre une présentation, et, laissant son chambellan bouche béante, il prit Carnot Feulins par la main et l'emmena causer dans une embrasure de fenêtre. Là, il l'accabla de prévenances et lui dit : « Vous êtes des nôtres, monsieur Carnot ; j'espère vous revoir souvent1. »

Ce souhait ne s'accomplit pas. Mon oncle ne retourna point au Palais-Royal, et mon père n'y alla pas du tout.

1 Le duc d Orléans affectait volontiers alors de parler aux révolution* naires de la conformité de ses opinions avec les leurs. (Voir les Mémoires de Lafayetle. t. V, p. 508.) 11 fallait que ce rôle l'eût fort préoccupé, ou que sa mémoire fût bien extraordinaire; car la seule fois que

HÉMOIRES SUR CARNOT.

Si les Bourbons avaient apporté, dans leurs relations avec la France, un j>eu d'abnégation et la même sincérité de cœur que la France leur témoignait; s'ils avaient oublié les malheurs de leur famille, comme la France oubliait leurs attentats contre la patrie; s'ils étaient entrés dans celte France nouvelle en hommes renouvelés; la nation, haletante d'un règne sans trêve ni sommeil, leur eût pardonné peut-être une fatale origine ; elle leur eût pardonné même les coupables paroles de leur chef, rendant grâce à l'Angleterre du rétablissement de son pouvoir.

Au lieu de cela, voyons leurs actes.

Le Sénat rédige une constitution , très-imparfaile sans doute, mais qui présente de sérieuses garanties. Cette constitution est envoyée à Louis-Slanislas-Xavier, comte de Provence, frère du dernier roi, proclamé roi à son tour. Il doit lui prêter serment : là s'est réfugié le principe de la souveraineté nationale. Le prétendant accourt en France : acceptation implicite. Mais il garde un silence calculé. 11 va profiter du peu de considération dont jouissent les sénateurs pour substituer à ce contrat synallagmatique un acte cbncédé et parlant révocable *. Louis-Stanislas-Xavier trouve mauvais qu'on le déclare : appelé librement au trône par le peuple français; il veut régner en vertu du droit divin; il ne

j'aie causé avec le roi Louis-Philippe, après i 830, il m'a parle spontanément de son unique entrevue avec mon oncle.

1 Un publiciste anglais, indigné, après avoir signalé celte conduite, ajoute : • Elle tient de la plus honteuse fourberie; la tyrannie et les injustices de Napoléon pourraient être appelées des vertus en comparaison.]» (fievue d'Edimbourg, novembre 1814.)

LOUIS XVIII. 5<it

vcul pas accepter une charte, il veut Yoctroyer. Quelques familiers la lui bâclent (formule devenue classique); on proclame que cette œuvre est le fruit de ses longues méditations de Blankenbourg et d Hartwell ; et voilà un roi législateur. On lui donnera place en peinture, à côté de Charlemagne, sous la coupole de Sainle- Gencviève; on l'appellera Y immortel auteur de la Charte; et jMîut-être un écho banal répélera-t-il longtemps encore ce titre, imaginé par des courtisans et adopté malignement par les libéraux pour lui créer un engagement.

Le nouveau venu prétend rayer de Phistoirc de France tout ce qui s'est fait sans lui ; il manifeste ses intentions par l'antidate de. son avènement et par le numéro d'ordre de son nom; il consent à l'amoindrissement de la France, mais il ne saurait se passer du sobriquet de roi de Navarre.

Intelligence assez cultivée dans un cercle étroit, essentiellement frivole et sans aptitude aux affaires, le comte de Provence avait employé sa vie à ourdir de petites intrigues, et il avait acquis en ce genre une dextérité qui lui servit pendant son règne à jouer à la bascule avec les partis. 11 n'en coûtait rien à sa conscience sceptique, car son entêtement naissait de la vanité bien plus que de la conviction. On l'avait vu, champion des privilèges, poursuivre de sa haine les réformateurs Turgot et Nccker; on l avait vu plus tard mendier la popularité, tandis que son frère compromettait la sienne, et faire à la reine, sa belle-sœur, une guerre d'infâmes calomnies. Il se liait sans scrupule avec Barras, gentilhomme renégat de sa caste, avec Talleyrand, évêque renégat de son Église, avec Fouché, qui devait lui être doublement odieux comme congréganiste h 24

défroqué et comme régicide; et il parvint souvent à Iromper ces maîtres fourbes. Le vieux prince de Condé disait de lui : «M. de Provence est un homme d'esprit, un philosophe, mais il est faux comme un jeton. »

Ennemi implacable de la France nouvelle, il ne transigeait en apparence avec elle que pour y rentrer en maître. « Paris vaut bien une messe! » avait dit Henri IV : heureux si, chez le petit-fils, cette parodie en action du condamnable mot de l'aïeul eût été accompagnée de la même clémence et du même oubli du passé. Drapé en public dans une affectation théâtrale de ses senliments, il maniait le langage officiel avec dignilé et fermeté ; cœur ingrat et vindicatif, modéré seulement par précaution, quelle que fût sa prudence habituelle, il s'en écarta dans certaines occasions, dominé par le besoin de satisfaire ses rancunes : somme toute, une des figures les plus haïssables de l'histoire moderne, un des masques qu'il importe le plus d'arracher.

Son aversion pour les assemblées représentatives et pour la monarchie limitée s'était témoignée de bonne heure : on connaît l'opposition obstinée de Monsieur au rappel des Parlements, qu'il accusait de vouloir établir un monstrueux équilibre avec le pouvoir royal; plus tard il avait protesté contre la Constitution de 1791 , acceptée par son frère Louis XVI. Fidèle au même sentiment, en 1797, dans un manifeste rédigé à l'occasion de la mort du Dauphin, et pour annoncer au inonde son propre avènement, il écrivait ceci : « Il faut rétablir ce gouvernement qui fut pendant quatorze siècles la gloire de la France et les délices des Français. » — En 1800, tandis que, selon ses preneurs, il méditait dans l'exil sur le mécanisme représentatif, .ion occupation consistait à écrire un plaidoyer en faveur du droit divin,

Il É ACTION DE 1814. 563

en réfutant les Cahiers de la noblesse du Poitou, publiés par M. de la Coud raye.

Chez un homme persévérant, ear c'était là sa qualité, peut-on croire sincères les intentions constitutionnelles qu'il affectait en 1814 ? L'équilibre organisé par sa Charte était au fond beaucoup plus momlrueux que celui des Parlements, puisqu'elle amalgamait le droit divin avec le droit national et accumulait les transactions entre des incompatibilités. 11 est vrai que le rusé rédacteur de ce statut avait eu soin d v introduire, dans le fameux article 14, un moyen de l'annuler à son gré.

Quelle instructive répétition des mêmes faits! après rétablissement de 1791, faux serment de Louis XVI, marche contre-révolutionnaire, et le 10 août ; après l'établissement de 1814, fausses promesses de Louis XVUf, marche contre-révolutionnaire, elle 20 mars ; plus tard, assurances libérales de Charles X, marche contre-révolutionnaire, et le k29 juillet; déclarations libérales de Louis-Philippe, marche contre-révolutionnaire, et le 24 février 1 répétition instructive; car si elle nous montre la famille des Bourbons fidèle à une fatale tradition de mensonge, il en ressort un grand enseignement sur les tendances invariables de la nation.

Les amis de Louis XVIII l'aidèrent énergiquemeot dans sa besogne rétrograde; ils allèrent même plus vite que sa prudence ne l'eut souhaité.

La Charte promettait à toutes les communions une égale liberté :

Trois jours après sa promulgation, le directeur de la police prescrit à tous les particuliers, sans distinction

3(it MÉMOIRES SUR CARNOT.

de culte, d'orner leurs demeures au passage des processions catholiques; il interdit à tous, sans distinction, négoce et travail les jours fériés par le catholicisme, imposant ainsi aux israélites un chômage qui n'est point consacré par leur foi, commandant l'oisiveté aux ouvriers qui ont besoin du travail quolidien pour nourrir leurs familles. Les dénonciations religieuses deviennent aussi communes que les dénonciations politiques.

La Charte établissait que tout citoyen aurait le droit de publier ses opinions :

Six jours après sa promulgation, la censure est rétablie par ordonnance ; puis le ministre de l'intérieur fait un projet de loi qui soumet à l'autorisation royale les journaux et écrits périodiques, à la censure les livres de moins de vingt feuilles d'impression.

La Charte déclarait tous les Français également admissibles aux emplois civils et militaires :

Les nouveaux venus y sont seuls admis ; places et grades, titres et décorations leur sont exclusivement réservés; pour participer aux largesses du pays, il faut avoir porté les armes contre lui. Des corps militaires privilégiés sont créés, tandis que quinze mille officiers à demi-solde vont végéter au fond des provinces. Une ordonnance royale rétablit l'ancienne Ecole militaire et remet en vigueur ledit de 1751, qui exigeait cent ans de noblesse pour y être admis.

La Charte garantissait la propriété des biens nationaux :

Les acquéreurs de ces biens sont publiquement traités de voleurs ; le clergé leur refuse les sacrements ; on destitue des fonctionnaires publics pour en avoir acheté; un ministre d'État, dans un exposé de motifs corrige par le roi lui-même, gémit de la prudence politique qui

RÉACTION DE 1814. Zùb

ne permet pas encore de réintégrer tous les propriétaires légitimes et de restaurer la France entière.

Enfin la Charte interdisait toute recherche des opinions et des votes ; les paroles officielles répétaient : union et oubli :

Les hommes de la République sont l'objet des plus abominables diffamations ; on se livre contre eux, à l'abri de la censure, à des orgies d'outrages sans exemple ; Sieyès, Grégoire, Brune, Jourdan, sont exclus du Sénat; le nom du général Milhaud, ancien Conventionnel, est rayé comme indigne d'une promotion de chevaliers de Saint-Louis. Un des plus hauts fonctionnaires du gouvernement, un ami personnel du roi, déclare criminel quiconque a pris part à la Révolution, depuis les Jacobins jusqu'aux royalistes constitutionnels, depuis les représentants du peuple jusqu'aux officiers de la garde nationale ; et il demande quatre-vingt mille victimes, en établissant pour elles des catégories de supplices, de la guillotine à la confiscation.

D'autres zélés proposent de peupler une colonie avec tout ce qui reste en France de Jacobins. Des listes de proscription circulent. Ces appels à la vengeance éveillent le fanatisme et la cupidité : la vie des citoyens les plus honorables n'est plus en sûreté. La haine pousse ses petitesses jusqu'à refuser l'entrée du Musée aux tableaux de David et à bannir des tribunaux les opinions de Merlin.

C'est par de tels procédés que les Bourbons et leurs amis gâtaient une situation difficile, sans doute, comme tous les débuts de gouvernement, mais qui ne demandait pourtant que de la loyauté, et un peu de ces vertus chrétiennes dont on faisait parade. La nation cherchait sincèrement à placer sa confiance. Malheur à ceux qui

566 MÉMOIRES SUR CAIINOT.

ne surent pas la mériter ! Les Bourbons, représentants d'un régime odieux au souvenir du peuple français, et vivants emblèmes de ses humiliations et de ses revers, ajoutèrent à cette double fatalité tant de fautes, qu'ils finirent par réhabiliter Napoléon.

Les Mémoires de Dumouriez, écrits en 1794, contiennent cette curieuse prophétie : « Si les Bourbons ne se corrigent pas... ils n'auront point préparé leur âme, soit à soutenir le retour de la fortune, soit à supporter une infortune plus décidée. Dans la première position, ils abuseront de leur retour en France, et ils en seront chassés encore plus irrévocablement que la première fois ; dans la seconde, ils seront les plus malheureux hommes de la terre. »

Carnol, rentré dans la retraite, était redevenu l'un des membres les plus aelifs de l'Institut, et préparait une édition nouvelle de sa Géométrie de position. Mais, au premier signal des dangers que courait la liberté, on le vit quitter de nouveau son compas et saisir la seule arme qui fût à sa disposition, la plume, au risque de compromettre son cher repos et ses moyens d'existence.

Les grandes catastrophes dont le inonde venait d'être témoin, l'attitude insensible du peuple français pendant l'agonie du gouvernement impérial, l'indifférence avec laquelle il semblait assister au règlement de sa propre destinée; tout cela était pour mon père un sujet de douloureuses méditations ; et c'est alors qu'il écrivit celte page désolée :

« La Révolution fut préparée par une foule d'écrits

Page 1