‹ Mémoires sur CarnotChapitre 139 sur 235 · CARNOT PRÉPARE UN NOUVEL ÉCRIT · texte numérisé non relu

CARNOT PRÉPARE UN NOUVEL ÉCRIT

purement philosophiques; lésâmes, exaltées par l'espoir d'un bonheur jusque-là ineonnu, s'élaneèrent tout à coup dans les régions imaginaires : nous crûmes avoir saisi le fantôme de la félicité nationale ; nous crûmes qu'il était possible d'obtenir une république sans anarchie, une liberté illimitée sans désordre, un système parfait d'égalité sans factions. L'expérience nous a cruellement détrompés Que nous reste-t-il de tant de chimères vainement poursuivies? Des regrets, des préventions contre toute perfectibilité, le découragement d'une multitude de gens de bien, qui ont enfin reconnu l'inutilité de leurs efforts. »

Plus il s'appesantissait sur les causes de nos malheurs publics, plus il se trouvait face à face avec cette conclusion : « I*a France manque d'esprit national. » El toute sa pensée se concentrait sur les moyens de créer cet esprit national par les institutions et par l'éducation publique.

Tandis qu'il travaillait à fixer ses idées sur le papier, les fautes accumulées par le gouvernement des Bourbons répandaient l'inquiétude et l'irritation. On pouvait prévoir une crise nouvelle; et Carnot, en la prévoyant, la redoutait, parce qu'il sentait qu'en l'absence d'un esprit national cette crise profiterait difficilement aux principes de liberté. 11 se demanda s'il ne serait pas urgent de signaler au pouvoir les dangers de sa conduite, afin de l'arrêter, s'il était possible encore, sur la pente réactionnaire.

Une telle idée ne lui serait pas venue sous l'Empire : il savait que le despotisme ne périt que de mort violente. Mais, malgré son antipathie pour les Bourbons, il comprenait que la France était entrée avec eux dans une voie nouvelle, et que la liberté constitutionnelle pouvait

se développer sans bouleversement. Il avait saisi eette espérance vivement, sérieusement, comme il prenait toutes choses. Il croyait que l'on peut tirer un parti utile de la charte la plus imparfaite, pourvu qu'elle ait pour base le respect de l'homme dans sa personne, dans sa pensée et dans sa propriété, ces principes supérieurs et antérieurs à toute constitution. Or ces principes ont été si solidement établis par la Révolution française, que désormais la constitution la moins libérale ne saurait se fonder sur leur négation : rien n'atteste mieux la légitimité et la nécessité de l'œuvre accomplie par nos pères.

C'était donc bien vainement que le gouvernement royal essayait de faire remonter à la nation le courant du progrès. Mais ses efforts pouvaient soulever des tempêtes, en jetant un défi aux idées nouvelles et en alarmant les intérêts de récente création. Mon père aurait pu se soustraire personnellement à tout danger en se faisant oublier, protégé d'ailleurs comme il l'était par l'estime publique. Mais son caractère le portait à marcher audevant des coups, à lever la tête pour attirer la foudre, quand il la voyait menacer celle de tous. C'est la conduite qu'il avait tenue lorsque les réactionnaires de 95 imaginèrent leur grande accusation contre le Comité de salut public.

Ajournant alors le développement de ses idées principales, il choisit quelques pages de son travail ébauché, leur imprima le cachet de vivacité nécessaire pour émouvoir l'opinion et fixer l'attention des gouvernants eux-mêmes, et donna à cet ensemble le titre que voici : Des caractères d'une juste liberté et d'un pouvoir légitime. Son choix s'était naturellement porté sur le sujet à Tordre du jour, celui des réactions politiques, et ce

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