NOUVEL ÉCRIT DE CARXOT
sujet avait amené un commentaire de l'article H de la Charte (Toutes recherches des opinions et des votes émis jusqu'à la Restauration sont interdites); comme il désirait éviter les rapprochements que l'on n'eût point manqué de faire entre le rôle politique joué par l'auteur et la thèse qu'il voulait développer, Carnot résolut de garder l'anonyme ; son intention à cet égard était si sérieuse, qu'il ne mit pas même ses frères dans le secret.
Cependant la police, instruite par la déclaration de l'imprimeur, lit saisir l'ouvrage. Les planches furent brisées et tous les exemplaires détruits, ou censés détruits.
Le nom de Carnot demeurait encore ignoré. 11 tenait donc à lui que les choses en restassent là. Mais d'autres écrivains pouvaient être inquiétés pour le fait de sa plume ; son but d'ailleurs n'était pas atteint : double motif de déchirer le voile. Il se dénonça spontanément au directeur général delà police.
Ce fonctionnaire était M. Beugnot, homme de beaucoup d'esprit, quoiqu'il n'en eût pas donné la preuve par son ordonnance sur le chômage dominical. Dans l'entretien qu'eut avec lui Carnot, ce dernier crut devoir déclarer que son intention avait été de produire assez de bruit par sa brochure pour qu'elle forçat la porte des Tuileries. M. Beugnot s'offrit alors pour intermédiaire d'une communication officieuse au roi $eul. Hésitation de Carnot : le rude langage dont il s'était servi, approprié à un pamphlet politique, pouvait sembler malséant, adressé à la personne môme de Louis XVIII. Il consentit néanmoins à la communication proposée, en demandant seulemenl le temps nécessaire pour faire à l'ouvrage quelques corrections de convenance.
Ces corrections n'étaient pas encore faites, le lende-
main matin, quand l'auteur fut averti qu'une éprouve, demeurée entre les mains du directeur de la police, avait été montrée à d'autres personnes. Il voulut alors revenir sur sa décision.
« Monsieur le général, lui répondit M. Beugnot, il est vrai que l'épreuve du mémoire que vous vous proposiez d'adresser au roi a été lue dans un Conseil des ministres; mais Sa Majesté n'y assistait pas et elle n'en a point connaissance. Vous jugerez probablement alors que rien ne doit changer la détermination que vous aviez prise à ce sujet. »
Un refus était impossible. Carnot fit de sa main un»' copie de son travail, en se bornant à quelques suppressions, et lui donna le titre de Mémoire au roi, en le signant de son nom ; puis il l'envoya à M. Beugnot avec une lettre explicative.
A quelques jours de là, le directeur de la police dit à Carnot que son Mémoire avait été mis sous les yeux du roi, qui s'était écrié : « L'auteur ne nous a pas ménagés, mais l'ouvrage est d'un honnête homme et d'un bon citoyen. » Quelques citations bibliques sur les rois et la royauté semblaient seules l'avoir blessé1. Sa Majesté, ajouta M. Beugnot, avait émis le vœu que l'écrit demeurât en portefeuille. Carnot promit de s'y conformer, avec cette réserve, néanmoins, que, s'il était accusé d'avoir composé un livre séditieux, il userait d'un droit de légitime défense en le rendant public.
L'aventure paraissait terminée. Carnot le croyait si bien, qu'il était allé conduire ses enfants à la campagne. Le chef de l'État, averti, pouvait conjurer le péril ;
1 Ceci prouve que la communication faite au roi ne fut point celle qm* Carnot avait préparée pour lui, mais une épreuve de l'ouvrage primitif, car les citations dont il s'agit avaient été retranchées dans sa copie.
l'auteur du Mémoire n'en demandait pas davantage. Il ne cherchait pas le scandale ; niais le scandale vint des feuilles royalistes, dont les agressions redoublèrent do violence. Elles ne citaient pas une seule phrase de l'écrit, mais elles dénonçaient son existence comme un outrage à la personne royale, ses tendances comme anarchistes et sanguinaires ; elles accusaient l'auteur d'avoir voulu provoquer la guerre civile et appelaient sur lui les vengeances. Carnot aurait pu user de la facolle qu'il s'élail réservée comme moyen de justification ; il se borna à notifier au directeur de la police ce système d'invectives protégé par la censure, en le prévenant que, s'il jugeait à propos de publier sa brochure, ce serait en remplaçant par une attaque contre les ministres les passages retranchés. « Vous aurez raison, répliqua M. Beugnot, nous le méritons bien. »
Vers la fin de septembre, mes oncles, qui habitaient Paris, furent prévenus que l'écrit de leur frère s'imprimait clandestinement ; on leur désignait môme la maison où le fait s'accomplissait. Ils en donnèrent avis sur-le-champ au directeur de la police, en le priant d interposer son autorité pour empêcher un abus de confiance.
Ce fonctionnaire parut d'abord douter de la réalité du rapport ; puis, lorsqu'on lui présenta des feuilles encore humides de la presse, il se contenta de dire : « Je ne l'aurais pas cru. »
L'édition n'avait pas été faite sur un exemplaire égaré du premier tirage, puisqu'elle portait le titre de Mémoire au roi, et qu'elle contenait les variantes de la copie destinée à Louis XVIII. Ceci ne permettait guère de doute sur la source du délit.
Dans quel intérêt toutes ces mauœuvres avaient-elles
572 MÉMOIRES SUH CARNOT.
eu lieu ? Il est possible que la reproduction de l'œuvre de Carnot lui le résultat d'une simple indiscrétion. Pourtant on a supposé que les amis politiques de M. Beugnot, qui ne se dissimulaient ni les fautes ni les dangers du gouvernement, étaient bien aises de les voir signalées avec éclat et autorité, sans prendre euxmêmes la responsabilité du fait.
Toujours est-il que le public, mal informé, pouvait soupçonner Carnot d'un manque de parole : il s'empressa d'adresser aux journaux un désaveu formel de la publicité donnée à son écrit. Défense par la police d'insérer le désaveu. Un seul journal, qui n'avait pas encore reçu cette défense, accueillit la réclamation : le Journal des Débat* ne professait cependant pas pour les hommes de la Révolution une bienveillance extrême.
Une procédure s'instruisit. Carnot fut interrogé comme témoin, son absence de toute participai ion personnelle à l'impression de l'ouvrage étant parfaitement démontrée. Un voile impénétrable continua de couvrir le véritable éditeur. Quant à l'ouvrage même, on ne le poursuivit point, parce qu'il ne contenait ni crime ni délit ; mais il fut saisi partout où la police put l'atteindre, et il y eut des personnes détenues adminislrativement pour en avoir possédé un exemplaire. Il en circula de nombreuses copies à la main, qui furent payées des sommes exorbitantes, et plusieurs contrefaçons imprimées, soit en France, soit à l'étranger. Enfin, en 1815, le Mémoire an roi reparut dans des circonstances dont nous aurons à parler. Peu d'écrits ont été plus répandus l.
1 J'en possède neuf éditions différentes, el j'en connais d'autres. In seul libraire (M. Tastu) m'a affirmé «mil en avait vendu pour sa part quarante mille exemplaires.
MÉMOIRE Al P.OI
Un publicistc allemand que nous avons cité plusieurs fois (Varnhagen de Knse) annonçait en ces termes à ses compatriotes l'apparition du Mémoire an roi :
« Voilà, sans contredit, le plus important de tous les écrits politiques qui aient vu le jour en France depuis le retour des Bourbons; important surtout par les circonstances qui ont accompagné sa publication et par le nom de son auteur. Il ne faut pas considérer ce Mémoire comme une simple production littéraire, mais comme l'expression personnelle d'un citoyen haut placé, qui se sent appelé, en sincère patriote, à donner les conseils de sa raison et de son expérience à un gouvernement nouveau, chancelant, engagé dans des voies périlleuses ; il accomplit ce devoir d'une manière digne de son passé, digne de sa courageuse loyauté. »
Du reste, M. de Varnhagen met fort au-dessus de l'ouvrage de Carnot, sous le rapport philosophique, trois ouvrages allemands traitant de sujets analogues : Fichle, Considérations destinées à rectifier les jugements du public sur la Révolution française; Erhard, Sur le droit d'un peuple à faire sa révolution; Troxler, Observations sur la réforme d'une république. Je suis loin de contester son appréciation, au moins quant au premier de ces écrits; je ne connais pas le second ; le dernier, œuvre d'un Suisse, sincère démocrate, philosophe de l'école de Fichte, a trait à une question locale.
Un autre rapprochement doit se présenter a l'esprit. Après la chute de Charles l", une plume illustre fit l'apologie de ses juges : le poète Mil Ion, secrétaire du conseil d'Etat et parlant au nom de la révolution triom-
pliante, se déclara l'avocat du peuple anglais contre des invectives lancées de l'étranger'. En 1814, quand le peuple français à son tour et ses représentants furent dénoncés au monde comme régicides par la Restauration victorieuse, Carnot éleva la voix ; et ce n'est pas une des moindres actions de sa vie que d'avoir osé parler en pleine réaction, en face d'ennemis furieux et toutpuissants, et de l'avoir fait, lui, juge de Louis XVI, non sur le ton d'un accusé, mais sur le ton d'un accusateur.
« Vous succombez, hommes qui vouliez être libres, dit-il aux révolutionnaires, vous succombez et tous les crimes vous sont imputés ; vous êtes des coupables auxquels on veut bien pardonner provisoirement, à condition que vous reprendrez vos chaînes, rendues plus pesantes par un orgueil longtemps humilié, et retrempées, au nom du ciel, dans l'esprit des vengeances.
« Et quelle fut donc, pendant les orages, la conduite de ceux qui vous rapportent ces chaînes? Ont-ils bien le droit d'accuser les autres des maux qu'ils ont soufferts? Ne serait-ce pas à eux-mêmes que conviendraient ces noms d'assassins et de régicides qu'ils prodiguent à leurs adversaires? Et ne ressembleraient-ils pas ù ces filous, qui, pour détourner le soupçon de leurs personnes, crient au voleur plus haut que les autres, pendant qu'ils cherchent à se perdre dans la foule?
« Quoi ! disent ces transfuges, ce ne sont pas ceux qui ont voté la mort du roi qui sont les régicides? Non, ce sont ceux qui ont pris les armes contre la France, c'est vous-mêmes. Les autres ont voté comme juges constitués par la nation, et qui ne doivent compte à
1 Joannis MMonis pro populo anglicano defvnsio. — Réfutation dos mémoires «le Saumaise, commandés par le prétendant Charles II, alors réfugié en Uollandc.
personne de leurs jugements. S'ils se sont trompés, ils sont dans le cas de tous les autres juges qui se trompent : ils se sont trompés avec la nation entière, qui a provoqué la sentence, qui l'a ensuite approuvée par des milliers d'adresses venues des communes ; ils se sont trompés avec toutes les nations de l'Europe, qui ont trailé avec eux, et qui seraient encore en paix avec eux, si les uns et les autres n'eussent été victimes d'un nouveau parvenu.
« Mais vous qui revenez après la tempête, comment vous juslifierez-vous d'avoir impitoyablement refusé votre aide à ce roi que vous affectez de plaindre? Vous, à la cupidité desquels il avait sacrifié les ressources du trésor public; vous qui l'aviez engagé dans un labyrinthe dont il ne pouvait sortir que par vos propres efforts ? Pourquoi lui avez-vous refusé les dons gratuits qu'il vous demandait? pourquoi avez-vous refusé l'accroissement de contributions que vos déprédations avaient rendu indispensable? Qu'ont fait pour lui les notables? Qu'a faille clergé? Qu'a fait la noblesse? Qui a provoqué les étals généraux? Qui a mis toute la France en insurrection? Et, la Révolution commencée, s'esl-il trouvé parmi vous quelqu'un qui fût capable d'en arrêter lu torrent? Si vous le pouviez, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Si vous ne le pouviez pas, pourquoi reprochez-vous aux autres de ne l'avoir pas arrêté ? »
« Louis XVI, dites-vous, fut le meilleur des rois, le père de ses sujets! Eh bien! qu'avez-vous fait pour le sauver, ce père, ce bon roi? Ne l'avez-vous pas lâchement abandonné dans le péril où vous l'aviez précipité? Votre devoir n'était-il pas de lui faire un rempart de vos corps? N'aviez- vous pas fait serment de le défendre jusqu'à la dernière goutte de votre sang? S'il était le
père de ses sujets, n'étiez-vous pas ses enfants de prédilection? N'était-ce pas pour vous qu'il s'était obéré? n'était-ce pas pour satisfaire à votre rapacité qu'il s'était nliéné l'amour de ses autres enfanls? Et vous le laissez seul à la merci de ceux que vous avez irrités contre lui ! Était-ce aux républicains de défendre, avec des paroles à la tribune, ce que vous n'aviez pas osé défendre avec votre épée? Quel point d'appui restait-il à ceux des républicains qui, contre leurs propres intérêts, auraient voulu sauver le roi, lorsque vous veniez de fuir, vous, ses défenseurs naturels et obligés? N'esl-il pas clair qu'ils se seraient eux-mêmes immolés inutilement avec lui, et que tous eussent été les victimes d'un mouvement populaire? Vous exigez des autres une vertu plus
humaine, tandis que vous donnez l'exemple de la désertion et de la félonie ! »
Des amis timorés ont exprimé l'opinion que Carnot aurait dû s'abstenir de rappeler le procès de Louis XVI en présence des Bourbons. Un juge, organe de sa conscience et de la loi, doit-il être embarrassé devant la famille du coupable qu'il a condamné? Carnot signale avec mépris ces hommes qui, « après avoir traversé courageusement la Révolution, se trouvaient tout à coup comme frappés de stupeur, et semblaient passer condamnation sur des clameurs hypocrites, parce que, par la bizarrerie des événements, leurs adversaires étaient devenus les plus forts. » N'ayant point insulté les Bourbons exilés et malheureux, il avait le droit d'élever une voix sévère le lendemain de leur triomphe.
Son tableau des fautes du gouvernement n'est pas flatté, nous devons en convenir ; et lorsqu'il prend position dans cette fiction constitutionnelle que le roi ne saurait mal faire, il la rend si transparente que l'illu-
sion n'est guère possible. Son langage est plein d'amertume; le patriote humilié s'y trahit à chaque mot:
« On a fait débuter Louis au milieu de nous par le plus sanglant des outrages que pût recevoir un peuple aimant et sensible : autrefois, les rois d'Angleterre venaient rendre foi et hommage aux rois de France comme à leurs suzerains ; Louis XVIII a mieux aimé déclarer au prince-régent qu'il lui doit le rétablissement de sa maison sur le trône ; et lorsque ses compatriotes allaient à sa rencontre pour lui décerner la couronne, il leur a répondu qu'il ne voulait pas la recevoir de leurs mains; qu'elle était l'héritage de ses pères. Alors nos cœurs se sont resserrés, ils se sont tus; et ce morne silence annonce à Louis XVIII qu'il est en effet roi de France, mais qu'il n'est pas roi des Français.
« Louis s'était fait précéder par des proclamations qui promettaient l'oubli du passé. Comment ses conseillers lui ont-ils fait tenir ses promesses?
« Les promesses du roi devaient rassurer tous les citoyens; et cependant l'inquiétude plane sur eux; elle plane sur leur existence, sur leur honneur, sur leur propriété. On se défie de l'arrière-pensée d'un prince auquel, en si peu de temps, on a déjà fait éluder tant de fois ses engagements. On aime à croire que ces fausses mesures ne viennent pas de lui ; mais elles n'en portent pas moins atteinte à la dignité royale. Pardonner n'est point oublier, car l'oubli gagne les cœurs et le pardon les ulcère. Si la personne des rois est justement sacrée, leur parole ne l'est pas moins, et doit se montrer pure de tout subterfuge. »
Poursuivons nos citations. L'ouvrage est aujourd'hui connu de peu de personnes, et il a tenu sa place dans l'histoire du temps. On va lire des choses qui ont été ii. «a
dites depuis, mais il y avait quelque mérite à les dire le premier.
« Cet état de malaise ne saurait subsister. C'est un aveuglement bien déplorable que celui d'un parti presque imperceptible, qui, admis à partager une gloire nationale que rien ne saurait effacer, affecte de dégrader tout ce qui fait cette gloire, et semble n'être rentré dans le sein de la mère patrie que pour l'avilir, après l'avoir si longtemps déchirée.
« Prétendent-ils donc rentrer en conquérants, eux qui n'ont été pour rien dans la crise qui vient de s'opérer? Croient-ils nous ramener avant 1789, comme si la raison pouvait rétrograder? Espèrent-ils nous faire proclamer que toute la Révolution n'est qu'un amas de forfaits, lorsqu'elle n'en offre pas d'autres que ceux dont ils sont la cause première? Ce sont les défenseurs du sol qui forment le corps impérissable de la nation, de cette nation puissante et victorieuse pendant tant d'années ; ils n'entendent pas qu'on touche à leurs lauriers, si ce n'est pour les partager fraternellement, si l'on s'en croit digne, mais non pour les flétrir. »
Ces remontrances sont dures, sans doute; « mais (telles sont les expressions de Carnot) il faut que la vérité puisse parvenir aux oreilles du souverain, et qu'il ne permette point à ses flatteurs de le faire dévier des dispositions de la loi fondamentale, son propre ouvrage. »
« C'est dans la Charte constitutionnelle qu'il faut chercher le salut commun, dit-il encore ; elle contient assez de garanties pour nous sauver tous, si nous ne souffrons pas qu'elle soit entamée. L'expérience prouve que l'état social peut prospérer, soit dans une monar-
chic convenablement mitigée, soit dans un gouvernement populaire convenablement balancé. »
Et ailleurs : « Puisqu'il est reconnu qu'il n'y a pas de bon droit sans la force, il faut faire en sorte que les Bourbons ne perdent pas la leur. »
« L'extinction de tous les partis est la seule ebose qui convienne à tout le monde. »
Vraiment, s'il y avait un reproebe à faire à l'auteur, ce serait plutôt d'avoir cru trop aisément à une réconciliation sincère. Mais, ému de pitié par les souffrances que causent au peuple les crises révolutionnaires, il considère son repos comme un bien si précieux qu'il voudrait l'acheter des mains les plus détestables.
Le Mémoire de Carnol ne forme pas un ensemble bien lié; lui-même en donne la raison : a Ce n'était que la réunion de quelques fragments d'un écrit plus considérable que j'avais voulu entreprendre. Les circonstances me déterminèrent à le publier, sans chercher à y mettre beaucoup d'ordre. » 11 est resté peu de pages du travail primitif. Nous en citerons cependant quelques-unes qui semblent y avoir appartenu.
Carnot ne reconnaît de source légitime au pouvoir que la souveraineté nationale ; mais il constate que les nations tiennent peu de compte des origines, et légitiment aisément par leur adhésion le pouvoir qui les gouverne à leur guis*;. Il oppose ce fait à la prétention héréditaire des Bourbons :
« La masse du peuple ne connaît pas les généalogies et ne discute pas les droits d'hérédité; elle n'est émue par les querelles de ceux qui la gouvernent, par leur conduite privée, par leurs crimes politiques même, qu'autant que cela louche à ses propres intérêts. Dans son instinct, elle juge qu'on a droit de la gouverner
quand on la gouverne bien, et qu'on perd ce droit quand on la gouverne mal. Celui qui la rend heureuse est toujours assez légitime et assez tôt légitimé. Les Romains oublièrent bien vite les premières années d'Auguste, parce que l'empereur se hâta de faire succéder un gouvernement paternel aux horreurs commises par le triumvir. Les Anglais respectent encore la mémoire de l'usurpateur despote, Guillaume le Conquérant, parce qu'il fit d'eux un grand peuple; ils mettent le capricieux et sanguinaire Henri VIII au nombre des rois qui ont le plus contribué à leur prospérité, parce qu'il les affranchit du joug de la cour de Kome ; ils honorèrent Cromwell, qui avait envoyé leur souverain légitime à l'échafaud, parce que le Protecteur sut mieux régner que le roi; et peu après ils chassèrent encore un autre roi légitime, Jacques II, pour mettre à sa place un nouvel usurpateur. Les Français applaudirent à l'usurpation de Pépin le Bref sur les Mérovingiens, et ensuite à celles d'Eudes et de Hugues Capet sur les descendants de Charlemagne, parce que les nouveaux princes gouvernèrent mieux que ceux qu'ils avaient détrônés. La France avait déjà souscrit à l'usurpation de Napoléon; elle lui aurait même confirmé le nom de Grand, que ses flatteurs s'étaient trop pressés de lui donner, sans la déloyauté et l'extravagance de ses dernières expéditions; et celte môme nation sera peut-être plus rigoureuse aujourd'hui envers son prince légitime, parce qu'on croit toujours avoir droit d'attendre plus de celui qui vient que de celui qui s'en va : quiconque en chasse un autre pour occuper sa place, prend l'engagement de faire mieux que lui. »
Dans ce passage et dans plusieurs autres, une ironie poignan'.e vient se mélanger à l'argumentation sérieuse,
de telle manière que parfois on a quelque peine à les distinguer :
« Puisqu'en dernier résultat, c'est la force qui décide de tout, il n'est pas étonnant que les Jacobins aient eu raison d'abord, ensuite le Directoire, ensuite Bonaparte, enfin les Bourbons, dont la famille avait déjà eu raison une première fois pendant neuf siècles. Nous avons eu Napoléon par la grâce de Dieu, c'est par la grâce de Dieu que nous ne l'avons plus ; c'est par la grâce de Dieu qu'on a toujours vu et qu'on verra toujours régner les plus forts. »
C'est ainsi que le patriote indigné, l'austère moraliste, contraint de subir le triomphe momentané de la force, lui parle au moins durement et dédaigneusement du peu qu'elle est au regard de la justice, et de la nécessité pour elle de se faire supporter en faisant du bien, si elle ne veut périr sous le double poids de son origine et de ses fautes. Dire en face au droit divin qu'il n'était pas le droit, malgré ses prétentions, mais la force seulement, comme les Jacobins et comme le soldat parvenu qu'il venail remplacer, ce n'était pas d'un courage ordinaire, surtout au lendemain d'une restauration. Loin de déserter, dans l'amertume de sa raillerie, la cause du droit et de ses lois éternelles, Carnot s'élève contre les courtisans du succès et blâme l'histoire qui se rend leur complice : « Dans les annales du monde, s'écrie-t-il avec indignation, le même fait, suivant les circonstances, est tantôt un crime, tantôt un acte d'héroïsme ; le môme homme est tantôt Claude et tantôt Marc-Aurèle. — Calilina n'est qu'un vil conspirateur ; il eût été le bienfaiteur de Rome si, comme César, il eût pu fonder un empire. — Pélopidas, Timo- Jéon, André Doria, furent proclamés les libérateurs de
leur patrie ; ils n'eussent été que des factieux comme les Graeques, s'ils eussent échoué dans leurs entreprises. »
Privé de toute influence directe sur les destinées présentes de son pays, Carnot envoie sa pensée dans les champs de l'avenir et se plaît à édifier une théorie politique : il conçoit la société dominée par deux pouvoirs dont l'un illumine constamment la marche de l'autre. C'est celui qu'il appelle le pouvoir d'opinion, puisque son véritable nom est interdit : souveraineté du peuple. Ce pouvoir s'exerce par tous les moyens de publicité. « La libre circulation de la pensée doit rendre deux services à la fois : faire connaître les meilleures choses et les meilleurs hommes. » L'autre pouvoir, qui doit avoir pour ministres ces meilleurs hommes, chargés d'exécuter les meilleures choses, il l'appelle le pouvoir d'action.
« La science du gouvernement se perfectionne comme les autres par l'expérience et la méditation. Quand tout le monde cherchera de bonne foi ce qui convient le mieux à la grande famille, chaque jour ajoutera aux connaissances de la veille, on cessera de marcher dans le vague, et tous à l'envi apporteront leur tribut d'intelligence et de zèle à la masse commune.
« Mais quel sera le mobile des efforts particuliers? qu'est-ce qui leur donnera cette tendance uniforme vers un même but? Ce ne peut être qu'une noble et forte passion. 11 faut créer un esprit national. Voilà ce qui nous manque, et ce qui nous manque à tel point qu'à peine pouvons-nous nous en faire l'idée. Personne, pour ainsi dire, ne comprend chez nous comment on sacrifie son intérêt propre à l'intérêt général, comment on s'oublie soi-même pour le salut et la gloire de son
pays; et personne peut-être ne croirait à la possibilité d'un esprit national, si l'histoire des peuples anciens n'en donnait la preuve, et si nous ne le voyions exister chez quelques nations voisines. »
Vient un parallèle entre la France et l'Angleterre, chez laquelle l'auteur reconnaît l'existence d'un esprit national.
« En Angleterre, toutes les fortunes particulières sont liées à la fortune publique; chacun est puissamment intéressé à ce que celle-ci ne souffre jamais d'ébranlement sensible. La grande majorité de la nation est donc nécessairement pour le gouvernement, et le parti de l'opposition ne peut être que relativement très-faible. Il semble n'être là que pour tenir en haleine et rendre les discussions plus piquantes et plus approfondies.
« Il n'en est pas de même en France : les fortunes individuelles étant des portions mêmes du sol, se trouvent moins liées les unes aux autres, plus indépendantes de la direction générale des affaires, qui peuvent j>éricliter jusqu'à un certain point sans altérer les propriétés foncières. Voilà pourquoi il y a plus d'isolement en France, plus d'égoïsme, peu ou point d'esprit national. Et cependant il en faut un, car il n'y a que les grandes passions qui fassent les grandes nations. Chez l'une, c'est la passion de la liberté, chez une autre celle des conquêtes, chez une autre, c'est le fanatisme religieux. Chez nous, ce doit être l'amour de la patrie, c'est-à-dire l'amour du sol qui nous a vus naître. »
L'affaire du Mémoire au roi avait fait grand tapage; elle donna le signal d'une nouvelle bordée d'insultes
contre l'auteur. Aux journaux succédèrent les brochures, présentant des réfutations raisonnées d'un écrit dont la connaissance était interdite au public Français. Il en parut sous toutes les formes. Une seule mérita l'attention de mon père, parce qu'elle était signée Chateaubriand .
Le noble vicomte paraît avoir reçu mission d'entrer en campagne à cette occasion : « On ne juge pas que ce soit trop de M. de Chateaubriand pour opposer à M. Carnot ; c'est la maison du roi marchant à l'ennemi dans la bataille de Fontenoi, » dit un recueil périodique du temps1. — Et Chateaubriand lui-môme : « le ciel semblait m'avoir jeté sur les épaules la casaque de héraut de la légitimité*. » Le souvenir de cette lutte officielle contre un adversaire sans défense dut revenir avec quelque amertume à la pensée de l'écrivain lorsque, plus tard, il se plaignit à son tour de la protection accordée par le pouvoir à ses calomniateurs.
Chateaubriand était l'illustration littéraire du moment, et surtout le favori des salons rovalisles. Le Chateaubriand d'alors n'était pourtant qu'un imitateur de Bernardin de Saint-Pierre, faisant aussi des études sur la nature où l'imagination jouait un plus grand rôle que la raison, mais dépourvu de la sensibilité qui avait inspiré Paul et Virginie.
Le savoir positif de Carnot et son aversion pour le faux brillant l'éloignaient de ce genre de littérature ; la rectitude de son caractère nu l'éloignait pas moins de l'homme: il savait que ce missionnaire chrétien s'était, peu d'années auparavant, déclaré athée et fataliste ; que ce champion de la légitimité avait comparé Napoléon
1 Le Lynx, publié par Rigonier-Bazin. Janvier 1815. * Mémoires d'outre-tombe, t. III, p. 400.