RÉPONSE A CHATEAUBRIAND
berté sans être méchant, sans vouloir la licence; qu'ils sachent qu'il n'est pas donné aux hommes de maîtriser les tempêtes; qu'il est des circonstances où l'on ne peut atteindre un noble but sans le dépasser; qu'une révolution est un chaos où tous les éléments se confondent ; mais qu'après elle l'air devient plus pur, le ciel plus serein, et qu'elle fertilise le sein de la mère commune. Qu'ils voient si, malgré la longue série de nos maux, les campagnes ne sont pas devenues plus riches, si les habitants ne sont pas aussi bons, plus éclairés, plus heureux, plus sensibles à la gloire et à la fortune nationales. Qu'ils examinent enfin si cet état prospère n'est pas le résultat de la suppression des abus. Voudraient-ils les faire renaître, ces abus, pour leur intérêt particulier? »
Nous avons terminé la longue odyssée du Mémoire au roi; qu'on nous permette une dernière observation.
Cet écrit fut conçu dans une pensée d'union, par un patriote persuadé que le seul moyen de faire rentrer le gouvernement dans la bonne voie était de lui mettre sous les yeux le tableau de ses erreurs. Malheureusement les tentatives de ce genre ne réussissent jamais : un conseil blesse, avec quelque ménagement qu'il soit formulé. Celui de Carnot avait le grand défaut d'être donné par lui, et de l'être dans les termes les moins insinuants : malgré certaines précautions oratoires, il règne dans le Mémoire au roi une âpreté de langage et une ironie virulente qui devaient le rendre parfaitement impropre à son but. Mais il en atteignit un autre : l'auteur signalait avec tant de force les dangers de la situation, qu il donna l'éveil aux esprits; la France comprit qu'il ne s'agissait de rien moins que de lui arracher les fruits de sa Révolution; on
avait touché la seule corde sensible chez ce peuple assoupi.
Carnot, plus tard, dans une apologie de sa conduite, a pu dire sincèrement : « Ce n'est pas ma brochure qui a tiré Napoléon de l'île d'Elbe ; il n'y est pas assez bien traité pour cela. » Mais cette brochure contribua certainement à ébranler le gouvernement royal. Il est possible aussi qu'en faisant connaître à l'Empereur exilé le véritable état des choses et de l'opinion publique, elle lui ait inspiré cette pensée, recueillie par M. Fleury de Chaboulon : « Depuis que les Bourbons ont remis le pied en France, ils n'ont fait que des sottises ; » et celleci, rapportée, dit-on, par le général Bertrand : « Je puis m'apprêler à rentrer en France, Louis XVIII n'a plus qu'à me céder la place. »
Carnot avait repris goût à la politique ; la science ne suffisait pas, en ce moment, à ses besoins d'activité : Il envoya au Censeur européen des Considérations sur les moyens de faire naître l'esprit national en France, et quelques autres études sérieuses. Puis, trempant sa plume dans une encre différente, celle qui avait coloré sa Réponse à Bailleul, il composa une série de dialogues satiriques, et les fit insérer dans une petite feuille hebdomadaire qui avait alors assez de vogue : le Véridique. C'étaient des conversations entre un ci-devant seigneur de paroisse et un ancien chanoine, entre un ci-devant jésuite et un ancien conseiller au parlement, entre la vieille Monarchie et la Charte constitutionnelle ; puis une rencontre de mademoiselle Raucourt et de mademoiselle Chameroi aux Champs Élysées mythologiques.
Ce badinage avait été inspiré par une scène scandaleuse, où s'étaient constatées à la fois les prétentions