MESURES RÉACTIONNAIRES
intolérantes du clergé el la ferme volonté de la population parisienne de n'y point céder.
Le curé de Saint-Hoch crut devoir refuser les dernières bénédictions de l'église à une célèbre tragédienne, femme très-galante, très-royaliste et très-dévote, que lui-même connaissait par ses aumônes, et aussi par ses dîners, ajoutait la chronique. La foule se fâcha, força les portes de l'église el introduisit dans le chœur le cercueil de la défunte ; elle parlait même d'aller le présenter aux Tuileries, lorsque Louis XVIII, inquiet, s'empressa d'envoyer un de ses aumôniers, chargé de procéder à l'office des morts. Le reste de la cérémonie se passa tranquillement. Ce même curé de Saint-Roch, douze ans auparavant (en 1802), avait refusé la sépulture religieuse à une danseuse de l'Opéra, refus qui n'avait alors semblé que ridicule. Mais les nouvelles ambitions cléricales donnaient à celui-ci un caractère plus grave ; de là le bruit.
Tout ce qui portait l'empreinte de la Révolution, hommes et choses, étant menacé, l'Institut national ne pouvait être pardonné. Le Censeur crut peut-être détourner le coup, en le signalant d'avance sous une forme railleuse; il prêta aux ministres un projet d'ordonnance ainsi conçu :
« Considérant que, par notre déclaration de Saint-. Ouen, nous avons promis d'oublier les votes et opinions émis jusqu'à la restauration; avons ordonné : Art. 1er. MM. les membres de l'Institut seront invités à exclure de leurs classes respectives ceux de leurs collègues ciaprès désignés ; savoir : les sieurs Guyton-Morveau, Carnot, Monge, Napoléon Bonaparte, Grégoire, David, etc.»
La plaisanterie du Ce/i*ewr faillit se réaliser ponctuellement.
Lorsque parut le Mémoire au roi, on délibéra, au Conseil des ministres, si Carnot ne serait pas rayé de l'Académie des seiences. Ce bruit se répandit : Arago, l'un des plus jeunes membres, s'écria que l'Institut ne pouvait souffrir un pareil acte de brutalité envers un homme auquel tous ses collègues vouaient amitié et admiration ; il annonça son intention de protester solennellement. Chaptal déclara qu'il soutiendrait Arago. Laplace prit la parole pour dire qu'il partageait l'indignation générale ; « mais, ajoula-t-il, vous allez provoquer la destruction de l'Institut. » — « Je l'aime mieux détruit que déshonoré, » s'écria Arago*.
Divers plans désorganisa teurs de l'Institut, préparés dans le but d'en éliminer les représentants de l'opinion républicaine, furent trouvés, après le 20 mars, dans le portefeuille du ministre de l'intérieur, que Carnot remplaçait. L'un de ces plans paraissait avoir été adopté, puis interrompu par la nouvelle du débarquement de Napoléon, et cela très-brusquement , car l'ex|)édition ofiicielle ne portait, dit-on, qu'une moitié de signature.
En novembre 1814 parut, dans la Revue d'Édinlbourg, un article très-remarquable sur Carnot, à l'occasion de son Mémoire au roi. L'auteur de cet article était If. Brougham (depuis lord Brougham), célèbre
1 Cendant les Cent Jours, Carnot. causant avec Napoléon, lui conta cette petite histoire . Lorsqu'il vint à parler de l'opposition qui avait failli se manifester à l'Institut. l'Empereur s'écria : • Comment! les savants? mais c'est incroyable! » Puis il demanda le nom des opposants. Carnot lui cita le jeune Arago. « Eh bien, dit Napoléon, je vous autorise a le décorer. »
CONVERSATIONS AVEC LORD BROl'GtlAM. 591
comme jurisconsulte, comme orateur, comme publiriste, et que ses travaux mathématiques avaient déjà placé dans la Société royale de Londres. M. Brougbam vint à Paris, se présenta chez mon père, qui lui fit bon accueil, et eut avec lui deux entretiens qu'il prit soin d écrire immédiatement, pour en conserver le souvenir exact. Lord Brougham a bien voulu m'en donner copie et j'en vais faire d'assez longs extraits. Ces conversations n'apprendront pas de faits nouveaux à nos lecteurs ; mais elles montreront une fois de plus combien, à toutes les époques de sa vie, Carnot fut d'accord avec lui-même.
« Après échange de quelques compliments, le général me dit : Vous voyez que je mène la vie la plus réservée , ne sortant que pour visiter ma famille ou assister aux séances de l'Institut. J'ai toujours vécu ainsi quand les affaires publiques n'ont pas impérieusement réclamé mon concours.
« Nous avons parlé incidemment de la traite des noirs ; je lui ai demandé son opinion : a Je suis ami de la liberté, s'est-il écrié, comment pourrais-je approuver la vente des hommes? mais c'est une question sur laquelle vous trouverez ici bien peu de personnes éclairées. »
« J'ai parlé de la faiblesse du gouvernement. Il a énoncé la crainte que le Corps législatif ne se montrât plus faible encore, et ne favorisât la destruction de ce qui reste à la France de liberté politique. Puis, se laissant entraîner par un sentiment de tristesse : « Après vingt-cinq ans de luttes contre l'oppression et de vic- • loires sur l'étranger, Paris occupé par les Russes et les Tuileries par les émigrés , une constitution dictée par eux ! » — Il s'expliquait avec un grand mé-
pris sur celle poignée d'émigrés qui entourent le roi et qui entretiennent ses dispositions contre-révolutionnaires.
« Le nom de Bonaparte est venu naturellement sur nos lèvres. Depuis quelque temps on lance dans l'opinion le projet de sa déportation a Sainte-Lucie ou à Botany-Bay. Carnot s'est écrié avec indignation que ce serait un scandale, une lâcheté, un manque de foi ! — Tout cela ne l'empêchait pas d'ajouter : « Bonaparte a été un tyran, que les amis de la liberté doivent maudire. »
« Bonaparte, selon Carnot, était un peu malhématicien en sa qualité d'artilleur, mais il n'avait pas approfondi les sciences.
« Une fois sur le chapitre des mathématiques, dont je suis épris autant que lui, la conversation alla grand train. Carnot s'exprimait avec beaucoup de chaleur, admirant Newton et Leibnitz, mettant Laplace au-dessus de tous les mathématiciens actuels, et Lagrange audessus de Laplace encore.
« La Géométrie ayant amené entre nous beaucoup d intimité, Carnot causa de la Révolution et des hommes de cette éj io*j ue.
« Robespierre, au début, n'avait pas et ne pouvait avoir une pensée de domination. Lorsqu'il eut fait tomber les tètes les plus élevées, il regarda autour de lui et se dit qu'il pouvait commander. — Était-il enthousiaste? — Oui, d'abord; mais il était méchant. Ce n'était pas un homme de génie, mais c'était un homme marquant, qui avait acquis l'art de la parole au barreau et à la tribune ; vif de pensée, nul en administration ; des vues peu élevées, peu étendues. Il fut souvent, sins s'en douter, l'instrument des royalistes, qui se servirent