‹ Mémoires sur CarnotChapitre 145 sur 235 · CONVERSATIONS AVEC LORD BRODGH AH · texte numérisé non relu

CONVERSATIONS AVEC LORD BRODGH AH

« Nous causâmes de la campagne de 1 796 en Souabe, où le prince Charles d'Autriche déploya une grande habileté. Le plan du Directoire était de faire avancer simultanément Jourdan et Moreau, chefs des deux armées françaises. Moreau alla lentement, selon sa coutume ; Jourdan s'impatienta et s'avança trop. Le prince Charles, proGtant de cette bévue, se glissa entre les deux, battit Jourdan, et le força de reculer. Il voulut ensuite tomber sur Moreau ; mais celui-ci ût alors une belle retraite que 1 on ne saurait trop louer.

cr Le prince Charles avait un caractère indécis et se laissait entraver par ses Conseils de guerre. Carnot lui reconnaissait de grands moyens, quoique Bonaparte se plût à s'en moquer. « On est heureux d'avoir af- « faire à ce bon archiduc, disait Bonaparte ; j'ai toute jours connu ses projets plusieurs jours à l'avance « par mes espions, au lieu que personne ne pouvait se « douter des miens une demi-heure avant leur exécute tion : ma main droite ne sait pas ce que va faire ma a main gauche. Aussi que de tours j'ai joués au prince « Charles ! Il me voit bâtir un pont et s'imagine tout « naturellement que c'est pour passer dessus : il porle « ses forces de ce côté. Je traverse la rivière ailleurs et « je le bats tout à mon aise. »

«J'osai demander au général s'il ne s'était pas aperçu, avant le 18 fructidor, du complot qui se tramait contre lui, et s'il n'aurait pas pu employer l'armée pour le déjouer? — Il était, me dit-il, très-bien informé des projets de ses collègues, et, l'armée lui étant dévouée, il aurait pu les prévenir par un contre-coup d'État ; des offres lui furent faites en ce sens. Mais il aurait fallu renverser la Constitution, se faire proclamer dictateur par les soldats : c'était la perte de la liberté et de la Ré-

publique. Carnot préféra la proscription à la dictature : «par principes, et par égoïsme, ajouta-t-il, je n ai jamais voulu me placer dans ces positions élevées où l'on est obligé de gouverner par la tyrannie sous peine de tomber au fond de l'abîme. Pour de telles positions, il n'y a point de route mitoyenne. »

« Carnot n'a jamais redouté la liberté de la presse. Sous le Directoire, il pleuvait des libelles contre lui et contre ses collègues; ceux-ci s'impatientaient et auraient voulu provoquer des châtiments sévères ; il s'y opposa constamment. Après quelques jours de répétition d'une même calomnie, on envoyait au Moniteur une ligne rectificative, et le bruit tombait de lui-même.

« Parlant de Sieyès : « c'est un homme sans courage. Je n'ai eu avec lui aucune liaison. Je n'ai jamais apprécié beaucoup les faiseurs de constitutions. Il s'est pourtant présenté une occasion d'en faire une bonne, c'est l'avènement de Bonaparte.» Carnot m'a exposé ce que, selon lui, Bonaparte aurait dû faire : proclamer des institutions libérales, et quand le pays eût été tranquille, abdiquer. C'eût été le plus beau trait de l'histoire. — Je citai Washington. — Bien plus grand encore, s'écriat-il, à cause de la position de la France dans le monde. — Je lui demandai si cette pensée s'était présentée' à Bonaparte. — Certainement, dit-il, je lui ai fait parvenir mon opinion écrite à ce sujet; et quoiqu'il fût déjà environné de flatteurs (comme les Bourbons aujourd'hui, et peut-être des mêmes flatteurs), il dit (on me l'a rapjiorlé, du moins) : « L'avis de Carnot est le seul qui ait le sens « commun. «Lorsque j'ai revu Bonaparte, après la campagne deVienne, il m'a tenu ce propos : « Je vous en ai « beaucoup voulu de votre opposition ; pourtant, je vous « le dis franchement, vous aviez raison. »

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