‹ Mémoires sur CarnotChapitre 148 sur 235 · VISITE D'UN ROYALISTE A CARNOT · texte numérisé non relu

VISITE D'UN ROYALISTE A CARNOT

s'il n'y avait que des royalistes comme vous et des républicains comme moi, on ne se battrait pas [tour des opinions. — Mais enfin, me dit M. de Roman, qu'est-ce que tout ceci va devenir? A percevez- vous quelques moyens d'éviter les malbeurs dont nous sommes menacés?— Je lui répondis que je ne connaissais pas bien l'état des choses, mais que je croyais qu'il était encore possible d'y remédier; qu'il fallait pour cela que le roi s'empressât d'annoncer la ferme résolution de maintenir désormais les autorités dans la ligne constitutionnelle, et qu'il renvoyât les ministres qui travaillaient visiblement à l'en écarter; j'ajoutai que si l'on était rassuré sur les intentions de Sa Majesté, je pensais que Bonaparte ne trouverait aucun appui en France, et qu'il échouerait dans son entreprise. »

Il est curieux de voir les amis des Bourbons, inquiets pour leur gouvernement , aller demander des conseils aux révolutionnaires qu'ils savaient opposés à Bonaparte. Mais ce qui nous frappe surtout ici, c'est de voir Carnot, jusqu'au dernier moment, ne point refuser les conseils qu'il jugeait encore capables de sauver ce gouvernement. Il était donc bien loin de conspirer en faveur de Napoléon.

Il y eut une conspiration en effet; mais l'histoire dit qu'elle se tramait dans un tout autre intérêt ; elle éclata à l'époque même où l'on apprenait la marche de Napoléon et lui vint en aide accidentellement. Napoléon dit plus tard à Benjamin Constant : « Je suis venu sans intelligences, sans concert, sans préparation aucune, tenant en main les journaux de Paris et le discours de M. Ferrand. » Hobhouse, dans ses Lettres sur les Cent- Jovrs, cite encore ce mot : « Je n'ai eu que le mérite de bien deviner l'état de la France. »

Ne disputons pas au génie de Napoléon la gloire de son entreprise; ne l'attribuons pas à des intrigues de salon, à des complots de caserne.

Il traversa des populations qui, l'année précédente, avaient voulu l'assassiner : un an avait suffi aux Bourbons pour le faire regretter. Les Bourbons sont tombés comme l'Empereur était tombé lui-même, sous le poids de leurs méfaits, devant une réprobation universelle. On les laissa partir avec indifférence^ sans porter un grand amour à ce qui venait les remplacer. Ils s'en allèrent tristement, dans une nuit sombre, et Napoléon trouva sur sa route ascendante un peuple plus agité que satisfait.

Voici ce que dit plus tard Camot à la lecture d'un passage du Mémorial de Sainte-Hélène :

« Je n'ai nullement témoigné mon étonnement à Napoléon, ainsi qu'on le lui fait dire, sur le succès de sa marche, succès que j'ai moins attribué à l'enthousiasme de la nation pour lui qu'à la crainte qu'elle avait du retour de l'ancien régime. »

Un ami de mon père, le digne M. Francœur (le ninthémacien), m'a raconté qu'étant allé le voir pendant ces jours d'attente, et parlant de l'expédition de Bonaparte comme d'un trait de folie, Camot lui répondit du ton le plus assuré : « Dans quelques jours Bonaparte sera aux Tuileries et les Bourbons seront hors de France. »

Les Bourbons mirent cependant en pratique quelques-uns des avis donnés par Camot dans son Mémoire et dans sa conversation avec M. de Koman; mais ils le firent trop tard, et avec cette gaucherie qui accompagne le défaut de sincérité. On vit se renouveler à Paris la triste comédie jouée à Londres par le dernier des Stuarts, lorsqu'il apprit que le vent protestant amenait

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