CARNOT SE RAPPROCHE DE NAPOLÉON
en lumière par la direction de toute sa vie, seraient attestés par les notes marginales qui couvrent ses feuilles de travail; soit que ces notes fussent destinées à convaincre des amis réfractaires au sentiment qui le dominait, soit qu'elles fussent de simples épanchements de son âme :
« La question se réduit à savoir si l'on travaillera à l'indépendance nationale avant de travaillera la liberté, ou si l'on travaillera à la liberté avant d'assurer l'indépendance nationale. »
« Tout le reste peut s'ajourner; mais le besoin d'éviter un joug ignominieux ne s'ajourne pas. Le besoin de défendre l'intégrité du territoire ne permet aucune hésitation. »
Une fois, le bureau provisoire de la Chambre des représentants, formé des président, vice-présidents et secrétaires, se trouvait chez le ministre, qui devait le conduire aux Tuileries ; les membres de ce bureau, peu favorables à l'impérialisme, firent à Carnot des observations critiques sur la marche politique de Napoléon. Carnot, en leur répondant, se servit de cette figure :
« Messieurs, uotre maison brûle ; travaillons en commun â éteindre le feu; après cela comptez sur moi pour vous aider à réparer la maison. »
Le sentiment de Carnot fut compris ; une foule de lettres que j'ai sous les yeux en [>ortent témoignage. Elles prouvent aussi que Bonaparte, en s'associant le vieux républicain, n'avait pas fait un mauvais calcul. La présence de Carnot au ministère était considérée comme un gage de sécurité pour les libertés publiques et de modération dans les actes du gouvernement. a Croyez- vous que ce soit pour Carnot lui-même que l'Empereur l'ait appelé au ministère? dit un écrivain
du temps ; il a jugé qu'il se donnait cinq cent mille hommes d'un trait de plume, et ces cinq cent mille hommes sont ceux qui composent la classe pensante et agissante1. »
La position de Carnot n'était pas moins forte aux yeux de l'étranger; et le bruit courut que les agents des puissances avaient cherché à traiter directement avec lui, comme étant le véritable représentant de l'opinion nationale.
Citons quelque chose des correspondances dont j'ai parlé tout à l'heure :
Dans une lettre pleine de marques de défiance envers Napoléon, on dit à Carnot :
« Au nom de ce que la patrie a de plus sacré, continuez de faire tête à l'orage; surtout, surtout, n'abandonnez pas le ministère, si vous ne voulez que tout soit perdu sans ressource. »
Dans une autre, après de vives critiques de Y Acte additionnel aux constitutions de l'Empire :
« Je le signerai, puisque vous n'avez pas jugé à propos de quitter le ministère. Tant que nous vous verrons en place, nous demeurerons attachés au gouvernement impérial; car nous serons assurés que Napoléon n'aura pas encore opposé trop de résistance aux bons principes. »
Citons tout entière, parce qu elle nous semble exprimer la disposition générale des amis de la liberté, une lettre signée par un homme qui a illustré la marine
1 Une caricature parut alors, représentant le Fleuve de l'opinion. Bonaparte, essayant de remonter ce fleuve, n'est soutenu que par Carnot, auquel il se cramponne comme les personnages de la Scène du déluge dans le tableau de Girodet; tandis que Rovigo, Bassano, Regnaull de Saint-Jean d'Anpely, tous ceux qu'on appelait les Blacas du roi de l'Ile d'Elbe, tirant le malheureux par les pieds, l'entraînent rers l'abîme.