LETTRE DE BAUDIN A CARNOT
française. Le futur amiral Baudin était alors capitaine de frégate; son père, collègue de Carnotà la Convention, avait subi au plus haut degré la fascination napoléonienne : il était mort de joie et de saisissement en apprenant le retour de son héros après la campagne d'Égypte.
« A bord de la conrettc la Bayadère, en rade de Hled'Au.le 29 mars 1815.
« Général, de tous les hommes célèbres qui ont traversé la dévolution française, seul vous avez conservé, dans tous les temps et sous tous les gouvernements, la noblesse et la fermeté de votre caractère.
« C'est aussi de vous seul que la France attend aujourd'hui son salut et l'Europe sa tranquillité, parce que seul vous oserez dire la vérité à l'Empereur.
« De grandes fautes, de grands écarts de génie l'ont fait descendre de ce trône dont les Bourbons ont vainement essayé pour la seconde fois, et dont leurs inepties viennent de les chasser pour jamais.
« Puisse cette double expérience convaincre l'Empereur que désormais les Français ne supporteront de chef que celui qui les régira dans leur intérêt ; que tout gouvernement qui ne sera pas assis sur des constitutions libérales et immuables sera promptement renversé ; qu'enfin le seul moyen de conserver la puissance suprême, c'est de lui donner des limites !
« C'est à vous, général, qu'il appartient de répéter à l'Empereur ces hautes et importantes leçons. Loin de lui, nous ne pouvons encore juger jusqu'à quel point l'adversité l'a éclairé ; mais si quelque chose peut nous donner une opinion favorable, c'est le choix qu'il a fait de vous pour son ministre.
« Vous voyez, au caractère de mon écriture, que j'ai eu l'honneur de perdre un bras au service de ma patrie. Celui qui me reste lui sera toujours consacré, mais il ne s'armera jamais que pour son intérêt et non pour servir l'ambition du souverain. Ce sentiment est celui de tous les bons Français : il est impossible qu'il ne soit pas le vôtre.
« Recevez, général, l'assurance de mon admiration et de mon profond respect.
« Charles Baudin (des Ardennes)1. »
Toutes les lettres que recevait le ministre de l'intérieur n'étaient pas dictées par des intentions aussi droites.
J'en lis plusieurs où l'on invite Carnot à profiter de sa situation pour culbuter le gouvernement impérial et se constituer dictateur ou président d'une république. Quelques correspondants anonymes sollicitent un coup d'État en faveur de Louis XVIII ; ceux-ci, qui s'intitulent Commissaires du roi dans les départements de Y Est, écrivent naïvement à Carnot sur du papier fleurdelisé : « L'estime toute particulière que l'Europe a de vos talents ot de votre probité (on trouvera le mot bien choisi après avoir lu la suite) fait espérer que vous n'avez accepté une place du tyran que pour avoir plus de facilité de le perdre. »
Certains poussent la franchise jusqu'à démontrer les
1 Ajoutons, à l'honneur du capitaine Baudin, que nous avons trouvé dans les cartons de Grégoire (l'ancien Conventionnel), une lettre, datée aussi do 1815, où il se prononce, entérines pleins de chaleur, pour l'abolition de la traile des nègres.