‹ Mémoires sur CarnotChapitre 157 sur 235 · MOTIFS DE CARNOT · texte numérisé non relu

MOTIFS DE CARNOT

mée. J'ai employé, autant que je l'ai pu, l'influence de ses frères, qui annonçaient des idées libérales. Je lui ai fait, au Conseil des ministres, les représentations les plus fortes, qui n'ont pas été entendues, et dont il a bientôt reconnu la justesse, quand il a vu le fâcheux effet produit par son Acte additionnel. Je lui suis demeuré fidèle jusqu'à son abdication ; je l'ai défendu avec un zèle extrême, parce que je ne sais pas défendre autrement, et que j'ai cru, dans le chef de l'État, défendre la patrie. »

La phrase qui commence cette citation et celle qui la termine méritent d'être notées : Garnot avait toujours abordé avec peu d'empressement les fonctions publiques; pour la première fois il déclare les avoir acceptées sans peine, avec l'espoir d'y faire le bien. Aurait-il dû se récuser, et assister, du fond d'une retraite abritée, aux tempêtes du pays? faire de l'opposition à celui que l'Europe attaquait? conspirer? trahir? Il servit l'État en patriote.

Non-seulement il servit l'État; mais, comme c'était un cœur chaud, il se prit à aimer, dans la personne de Napoléon, l'homme qui tenait en ses mains le sort de la France ; il fit les plus grands efforts pour dissimuler ou pour réparer ses fautes. Ce n'est certes pas que mon père se fit illusion sur les défauts de cet homme ; mais il voulait n'y point songer. Et puis, voyant s'accomplir, à l'égard de Napoléon, les malheurs qu'il lui avait annoncés dans son discours au Tribunat, il mettait peutêtre une certaine délicatesse à ne point faire sentir au vaincu combien l'événement avait donné raison à ses paroles.

Napoléon était à Paris, au milieu des Français; Louis XVU1 était àGand, avec les ennemis de la France

418 MÉSOIRES SUR CARNOT.

et de sa révolution. Les patriotes qui se rangèrent autour de Napoléon mettaient l'indépendance nationale au-dessus de tout; ceux qui allèrent à Gand ont essayé de justifier leur démarche par un attachement plus grand encore pour la liberté politique. Mais le sentiment public leur a répondu que la France ne s'est jamais trouvée dans cette mortelle alternative de choisir entre l'indépendance et la liberté1; que si la première était évidemment alors d'un côté, la seconde n'était pas de l'autre ; car la seule liberté vivante et puissante est celle qu'un peuple se donne à lui-même, et non pas celle que des tyrans lui apportent. On n'achète pas la liberté au prix des humiliations de son pays.

Où donc était la place de Carnot après le 20 mars? à Gand, avec la contre-révolution et l'étranger, ou aux Tuileries, avec la révolution et la France? Et si sa placeétait aux Tuileries, devait-il se retirer devant des fautes d'un jour, que le lendemain pouvait effacer? le devait-il, quand l'Empereur n'était plus qu'un général d'armée, le cabinet un conseil de guerre, la France une place assiégée? f/ennemi chassé, la paix conquise et assuré, Carnot serait rentré dans l'opposition libérale. Son devoir aurait été, ce jour-là, de quitter le ministère, comme son devoir jusqu'à ce jour-là, était de le prendre et de le garder.

Napoléon avait cruelfement maltraité les républicains : il avait trahi leurs principes, renversé leur gou-

1 Ce fut pourtant Terreur de quelques esprits élevés : madame de Staël exprimait l'embarras du sien dans une lettre à la comtesse d'Albany : « s'il triomphe (Bonaparte) c'en e?t fait de toute liberté en France; s'il est battu, c en est fait de toute indépendance. »

Page 1