CARNOT ET LA FAYETTE
Cependant le groupe libéral qui se ralliait autour du général Lafayette refusa d'entrer dans une voie de conciliation, et garda une attitude de méfiance, presque d'hostilité. Napoléon essaya de se montrer aimable avec Lafayette : celui-ci accueillit ses avances plus que froidement. Lafayette et Carnot furent alors les personnifications de deux politiques diverses, bien qu'également sincères, également inspirées par le dévouement civique. L une des deux se trompa ; nul ne doit s'étonner de m'entendre dire que ce ne fut point celle de Carnot.
Ces deux hommes, qui s'honoraient mutuellement, eurent ensemble, pendant les Cent Jours, des relations pleines de courtoisie et de bienveillance. Cependant je ne trouve confirmé, ni par mes souvenirs ni par les documents dont je dispose, un fait que plusieurs historiens ont mentionné, sur la foi d'un écrit attribué à la collaboration de Lanjuinais et de Lafayette1 : celui-ci, diton, aurait engagé Carnot à profiter du rassemblement du Champ de Mai pour jeter bas Napoléon ; mais il l'aurait trouvé inébranlable dans sa fidélité. Je ne suis en doute que sur l'épreuve à laquelle on prétend que cette fidélité fut soumise. Et mon doute est d'autant plus fondé que les Mémoires de Lafayette restent muets à cet égard.
La défiance opiniâtre dont l'honorable général se faisait l'organe était une expiation méritée par le passé de Napoléon. Celui-ci souffrait de n elre pas cru en France quand il parlait de liberté, à l'étranger quand il parlait de paix ; mais en vain s'efforçait-il de changer son geste et son langage, la voix implacable de Némésis ne cessait de lui répéter : on ne le croira plus.
1 Esquisses historiques sur les Cent Jours, 1819.
m MÉMOIRES SLR CARBiOT.
En ce moment les intentions de Napoléon étaientelles sincères? Son adhésion aux formes constitutionnelles élnil-el le sans arrière-pensée? Lorsqu'il appelait les députés des départements le» maître* de la maiwn , n'avait-il que de l'ironie au fond du cœur? c'est le secret de sa conscience. Nous vouions juger l'homme sur ses paroles et ne pas ajouter une accusation d hypocrisie à tous les reproches que la France est en droit de lui faire. Il a dit à Sainte-Hélène : « lies rois et les peuples n'ont pu imaginer qu'un homme eût l'âme assez forte pour changer de caractère et se plier à des circonstances obligées... J'aurais été franchement le monarque de la constitution et de la paix, comme j'avais été celui de la dictature et des grandes entreprises. »
Ces paroles sont conformes à celles qu'il prononça à son retour de l'île d'Elbe : « Éclairé par l'expérience, j'ai abjuré l'amour de la gloire. Ce n'est pas l'ambition qui me ramène, c'est l'amour de la patrie...»
11 ne cessait alors de refléter officiellement et confidentiellement : « Les Français seront contents de moi... Je sens qu'il y a du plaisir et de la gloire à rendre un peuple libre et heureux... J'ai renoncé aux idées du grand Empire. »
Il disait à Benjamin Constant, ce tribun autrefois chassé par lui de son siège pour crime d'opinions libérales : « Voyez ce qui vous semble possible ; apportezmoi vos idées. Des discussions politiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse : je veux tout cela. La liberté de la presse surtout. L'étouffer est absurde. Je suis convaincu sur cet article. »
Était-il, en effet, converti?
Voici une note que j'ai lue dans les papiers de Gré-