AFFAIBLISSEMENT DE NAPOLÉON
L-oiro, l'un des hommes que mon père estimait le plus : « Carnot croit que Bonaparte est changé après un an d'exil, tandis que les Bourbons et les émigrés ne le sont pas après vingt-cinq ans. *>
Le fait est que Carnot ne comptait pas seulement sur un changement dans les idées de l'Empereur : il en remarquait un très-sensible dans sa personne, son tempérament, ses habitudes.
« Je ne le reconnais plus, disait-il souvent dans son intimité; l'audacieux retour de l'île d'Elbe semble avoir épuisé sa séve énergique : il flotte, il hésite ; au lieu d agir il bavarde, cet homme aux promptes résolutions; il demande des conseils à tout le monde, cet homme si impérieux dans le commandement, et auquel un avis eût semblé presque une insulte ; il a des distractions fréquentes, lui, que j'ai connu doué de la faculté de s'occuper de ce qu'il voulait et tant qu'il voulait ; il est devenu somnolent, lui qui savait dormir et s'éveiller à volonté. La décomposition de l'homme a suivi celle de l'Empire. Je m'en afflige, comme on s afflige en voyant un beau monument se dégrader ; mais je ne puis m 'empêcher d'en tirer des motifs de sécurité pour les libertés publiques. L'opinion d'ailleurs a marché; elle nous prêterait un appui suffisant pour contenir au besoin quelques retours de despotisme, et faire plier cette volonté, qui n'est plus de fer comme autrefois. »
Le progrès de l'esprit public était réel ; Napoléon lui-même ne pouvait s'empêcher de le reconnaître : « Les idées libérales ont repris le terrain que j'avais fait gagner au pouvoir ; il ne faut pas lutter contre une nation ; c'est le pot de terre contre le pot de fer. » Ses déclarations publiques ne faisaient que répondre aux paroles significatives que lui adressait toute la France,
m MÉMOIRES SUR CARSOT.
non pas seulement par la bouche des vieux amis de la liberté, mais par celles des serviteurs les plus dévoués à son empire ou à sa personne, par la bouche de Labédoyère h la Mure, de Ncy a Auxerre, de Caulaincourl et de Bertrand à Paris : « Plus d'ambilion, plus de despotisme... la liberté friomphe... les temps ne sont plus où l'on gouvernait les peuples en étouffant leurs droits. »
Nous connaissons le style officiel des corps constitués ; nous savons comment les fonctionnaires, les militaires et les académiciens parlent aux princes des libertés politiques. Eh bien, qu'on relise les discours prononces devant l'Empereur des Cent Jours par les orateurs du Conseil d'État, de l'armée, de l'Institut; voyons avec quelle franchise ses ministres eux-mêmes lui rappelaient ses engagements. Ceci est extrait d'un projet d'adresse collective minuté par Carnot :
« Votre Majesté a tracé la route que nous devons tenir : point de guerre au. dehors, si ce n'est pour repousser l'invasion, point de réaction au dedans, point d'actes arbitraires, responsabilité sérieuse, mais non minutieuse, des agents du pouvoir, sûreté des personnes et des propriétés, abolition de la censure : tels sont les principes que vos proclamations ont consacrés. »
La harangue fut prononcée par l'archichancelier Cambacérès; et il faut bien reconnaître que l'esprit courtisan altéra passablement le texte primitif ; toutefois il en est assez demeuré pour faire dire à l'historien du Consulat et de l'Empire : « On ne pouvait demander au gouvernement un meilleur langage. »
Quant aux nombreuses publications politiques que l'époque vit éclore, cette phrase de Joseph Rey (président du tribunal de Rumilly), dans une Adresse à VEm-