‹ Mémoires sur CarnotChapitre 161 sur 235 · RÉVEIL DE L'OPINION · texte numérisé non relu

RÉVEIL DE L'OPINION

pereur, pourrait leur servir d'épigraphe : « Tout est perdu si tu songes à l'imiter encore toi-même. » Elles étaient à peu près unanimes.

Un tel concert ne devait pas sembler harmonieux aux oreilles impériales.

C'était un réveil des idées qui ont éclairé d'une lumière si sereine les premiers jours de la Révolution française. Les hommes mûrs écoulaient avec émotion les chants patriotiques qui avaient électrisé leur jeunesse; et la jeunesse nouvelle, qui ne les connaissait pas, leur prêtait une attenlion étonnée et charmée. La Matxeillaise retentissait dans les rues, au théâtre, à la tête des bataillons. Quand on n'entend pas la Marseillaise en France, c'est que le peuple est absent.

Cet entrain, il n'est que trop vrai, fut de courte durée. « L'opinion était excellente ; elle est exécrable! » dit Napoléon à Benjamin Constant ; lui seul ne voyait pas dans ce changement un produit de sas fautes. L'opinion s'éloigna de Napoléon à mesure que lui-même s'éloignait des promesses de son retour.

Plusieurs de ces promesses avaient été néanmoins traduites en acles :

Un décret avait remis en vigueur les lois de l'Assemblée constituante qui attribuaient au peuple l'élection deses mu nicipalités !. Un autre décret avait donné à la presse une indépendance inaccoutumée, dont elle usa largement : les journaux ne s'abstinrent pas même de publier les proclamations royalistes de Gand, et ils purent contester ouvertement la légitimité du pouvoir

* C'est le Premier Consul qui avait enlevé ce droit à la ville de Paris, en s'adjugeant le choix des magistrats municipaux. Deux fois déjà les Parisiens avaient été l'objet de pareilles spoliations : après le 9 thermidor, sous prétexte de démagogie, après le 18 fructidor, sous prétexte de royalisme. Chaque coup d'Rtal rat invariablement suivi de cette mesure de réaction. .!. 28

impérial. On n'a qu'à relire les écrits du temps et regarder les caricatures, où l'Empereur lui-même n'est pas épargné : on sera surpris, comme le fut alors un publiciste anglais, qui déclara qu'une telle liberté semblerait excessive dans son pays. Napoléon aurait d'ailleurs essayé vainement de la supprimer. N'hésitons pas à le reconnaître: la pratique du régime constitutionnel, quelque imparfaite qu'elle eût été depuis une année, avait suffi pour former en France un esprit tout nouveau et créer de nouvelles habitudes. Une seule mesure contre la presse fut justement reprochée au pouvoir des Cent-Jours; c'est la saisie momentanée du Censeur européen; elle produisit un effet si fâcheux, que personne n'en voulut endosser la responsabilité : le ministre de la police, Fouché, et le préfet de police, Réal, se la rejetèrent mutuellement i « C'est cet écervelé de Real qui fait tout cela, » disait Fouché. Je ne sais pas de quelle épilhète se servait l'autre.

La liberté individuelle ne fut pas moins respectée que celle de la presse; des historiens ont même reproché au gouvernement de cette époque une indulgence exagérée. Ses ennemis, après quelques jours de stupeur et d'empressements affectés (nous connaissons cette tactique des partis), enhardis par sa tolérance, commencèrent contre lui une guerre d epigrammes, de pamphlets et de propos de salons. Quant aux masses populaires, elles se montrèrent, comme toujours, naïves, loyales, sincèrement patriotes.

On peut affirmer que la période des Cent-Jours fut, dans son ensemble, une période de liberté, un retour momentané aux principes de la Révolution. 11 faut la venger des injures de l'histoire, qui lui a fait porter la peine de ses tentatives infructueuses.

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