‹ Mémoires sur CarnotChapitre 162 sur 235 · TITRE DE COMTE DONNÉ A CARNOT · texte numérisé non relu

TITRE DE COMTE DONNÉ A CARNOT

Quelques jours après l'installation de Carnot au ministère, larchichancelier Cambacérès lui adressa cette lettre, portant la date du 22 mars :

« J'ai reçu, monsieur, la nuit dernière, un décret par lequel l'Empereur vous confère le titre de Comte. Aussitôt que Sa Majesté m'aura fait connaître ses volontés relativement au Conseil du sceau, je m'empresserai de faire expédier, sur votre requête, les lettres patentes qui vous sont nécessaires pour jouir pleinement de la distinction que Sa Majesté vient de vous accorder. En attendant, je n'ai pas voulu différer à vous présenler mes félicitations et à vous offrir, monsieur le comte , les assurances de mon entière considération. »

Plusieurs biographes, Arago particulièrement, ont raconté que Carnot, en recevant cet avis, s'écria : a Je sais d'où le coup part, c'est ma démission qu'on désire. Je ne lui donnerai pas celte satisfaction. Je resterai aussi longtemps que je croirai pouvoir être utile à mon pays. »

J'ignore si l'anecdote est textuellement véridique ; mais elle peint bien le sentiment de Carnot et sa relation avec le personnage auquel elle fait allusion : Fouché détestait, dans son collègue du ministère, un censeur de sa vie et un obstacle à ses desseins.

Cependant, au lieu de soupçonner ici une malignité de Fouché, qui d'ailleurs en était bien capable, je serais tenté de voir, dans l'addition du litre de comte à celui de ministre, un simple produit de l'étiquette ; et je fonde cette conjecture sur ce qui s'était passé à la

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création de la nouvelle noblesse : on délivra les litres, en vertu d'un décret, non personnellement, mais par catégories ; tout sénateur, tout ministre, tout conseiller d'État fut qualifié selon sa fonction ; tel devint comte, tel autre baron. La première distribution des décorations de la Légion d'honneur eut lieu de la même manière. On donna généralement les croix de chevaliers ou d'officiers comme une sorte de complément de l'épaulette ou de la broderie.

Carnot subit le déplaisir qui lui était imposé, comme une foule d'autres attachés à la situation qu'il avait résolument acceptée. Voici ce que m'a raconté à ce sujet M. Ransonnet, l'ancien aide de camp du gouverneur d'Anvers, devenu secrétaire particulier du ministre de l'intérieur :

« Lorsque je communiquai à votre père la lettre de Cambacérès, en lui demandant quelle réponse je devais y faire : — « Aucune, me dit-il, je ne veux ni affubler u mon nom d'un sobriquet, ni procurer, par un refus « bruyant, aux ennemis de l'Empereur l'occasion de « dire que je me sépare de son gouvernement. Quand « l'État sera hors de crise, nous verrons ce que nous « aurons à faire. La chose, d'ailleurs, ne mérite pas « qu'on s'en occupe. »

Jamais, en effet, Carnot n'a joint à sa signature le titre de Comte; et, un jour qu'il travaillait avec l'Empereur, il saisit un prétexte pour lui notifier très-explicitement celte abstention volontaire. Napoléon affecta de laisser tomber le propos. L ne seconde missive de l'archichancelier n'obtint pas plus de réponse que la première ; et les lettres patentes sont demeurées dans quelque carton de la chancellerie, où les fils de Carnot n'ont pas été les chercher.

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Mais si l'acceptation formelle d'un titre nobiliaire avait été indispensable pour acquérir le droit de servir son pays, j'affirme que mon père n'aurait pas hésité : il se serait laissé nommer marquis ou vidame plutôt que de sacrifier son devoir à des susceptibilités puériles.

Quant à ceux qui ont cru voir de l'orgueil ou de l'ambition dans sa conduite, ils font douter de leur propre indifférence en pareille occasion. Plaisant objet d'orgueil ou d'ambition pour Carnot qu'un titre de comte ou un grand cordon de la Légion d'honneur! S'il avait pris un souci minutieux de sa popularité, sans doute il eût refusé tout cela avec étalage de dédain. Mais il y songeait trop peu lui-même pour supposer que personne y songerait : des soins autrement graves appelaient ses préoccupations.

Une épreuve plus sérieuse lui était réservée.

Au lieu de demander des institutions nouvelles aux représentants du peuple réunis en Assemblée constituante, ainsi que le voulait Carnot, Napoléon s'obstina à publier un supplément à ses chartes impériales. C'était afficher, comme Louis XVIII, le ridicule d'un règne in partibus, placer l'empereur de l'île d'Elbe au niveau du roi d'Hartwell. C'était de plus greffer la liberté sur l'arbre du despotisme, dont la séve est un poison pour elle. Benjamin Constant, qui prêtait sa plume à Napoléon, soutint d'abord avec Carnot le principe de la souveraineté nationale; mais, voyant l'Empereur intraitable sur ce point, il céda, et s'en repentit plus tard.

La pensée d'un statut fondamental travaillait les esprits. J'ai trouvé, dans les papiers de mon père, des liasses de projets constitutionnels, envoyés de tous les points de la France. Lorsque, pour remplir cette grande attente, on vit apparaître, sous le titre mesquin et maladroit d'Acte additionnel, quelques paragraphes ajoutés à des sénatus-consultes justement décriés, le désappointement fut extrême; on s'indigna même jusqu'à méconnaître ce que le nouveau document politique contenait de réellement libéral. M. de Chateaubriand, ministre de la légitimité à Gand, ne s'y était pas trompé : « Si cet acte est observé, disait-il dans un rapport sur l'étal de la France, il y a dans son ensemble assez de liberté pour renverser le tyran. »

Carnot, dans le Conseil des ministres, fit une énergique opposition sur le fond et sur la forme du projet impérial; et, quand l'opiniâtreté de Napoléon eut triomphé, il ne put s'empêcher de lui en témoigner son mécontentement avec beaucoup de vivacité.

a Votre Acte additionnel, lui dit-il, fera plus de tort à votre cause que la perte d'une bataille ; et ceux qui le signeront compromettront avec vous quelque chose <le leur popularité.

— Est-ce que vous ne le signerez pas? s'écria Napoléon, se rappelant sans doute le vote du tribun contre l'Empire.

— Je le signerai, dit Carnot, parce que l'intérêt «le la France domine chez moi toute autre considération. »

Cette signature devint pourtant le prétexte de sa proscription ; c'est elle qui l a fait mourir en exil.

Carnot eut préféré que l'on ne s'engageût pas dans la discussion détaillée d'un code politique. Il désirait que, pour le moment, on se bornât à poser quelques grands

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