PETITESSES DE NAPOLÉON
« Que faisait Louis XVIII? que pensait-il? » Cette question revenait sans cesse sur ses lèvres. Il eut une fois la naïveté de l'adresser à Carnot, qui lui répondit sans aucune intention d'épigramme : a Votre Majesté me semblait ne pouvoir ignorer que je suis la dernière personne en France qui s'occupe et puisse s'occuper de ce que fait et pense Louis XVIII. »
C'est une des petitesses d'esprit de Napoléon que son respect instinctif pour la vieille noblesse, où sa propre famille n'avait figuré que dans un humble rang. Il abaissait devant cette idole sa féodalité de nouvelle création, fondée du moins sur l'illustration personnelle : « Imbécile, qui ne sait pas faire de différence entre une duchesse de Montebello et une duchesse de Montmorency! » disait-il avec colère d'un de ses chambellans, coupable de je ne sais quel péché contre l'étiquette.
Nous rapportons ces traits de caractère pour introduire une anecdote amusante qui vient les confirmer.
Dans son Mémoire au Roi, Carnot avait qualifié Napoléon de parvenu, sans d'ailleurs attacher à cette épithète aucun sens injurieux. Elle avait pourtant blessé celui qu'elle concernait, et un jour il ne put s'empêcher d'interpeller mon père à ce sujet : « Savezvous, lui dit-il, que vous m'avez durement traité dans un certain mémoire à Louis XVIII ? Vous m'y appelez parvenu ; je ne suis point un parvenu, surtout à l'égard des Bourbons. »
A quelques jours de là, comme ils venaient de travailler ensemble, l'empereur dit au ministre : « Allons prendre l'air; je vous emmène à la Malmaison. » Pendant le voyage, Napoléon remet la conversation sur le mot qui l'avait piqué, s'efforçant de démontrer qu'il n'était pas un bourgeois gentilhomme prosterné devant
la noblesse ; qu'il avait cru pouvoir s'en servir, et qu'il y avait réussi en la faisant entrer dans sa domesticité, sans lui accorder aucune influence. Lui-même, disait-il, « le plus simple des hommes, » dédaignait profondément les pratiques vaniteuses de l'ancien régime.
On arrive à la Malmaison, on descend de voiture ; Napoléon prend le bras de Carnot, et tout en marchant, continue de parler sur le même sujet. Un tombeau se présente aux yeux des promeneurs ; c'était celui de Joséphine, inhumée dans son habitation favorite. Cette vue, si propre à éveiller des souvenirs touchants dans le cœur de Bonaparte, ne lui inspira qu'une exclamation : « Pourquoi n'a-t-on pas enterré l'Impératrice à Saint-Denis? C'était sa place. »
A l'explosion d'un sentiment qui justiûait si bien l'épithète échappée à sa plume, Carnot ne put s'enipècher de sourire; l'Empereur s'en aperçut, montra delà mauvaise humeur et abrégea la promenade.
Les préférences personnelles de Napoléon tombèrent fréquemment sur des hommes qui le servirent mal dans une lutte où il avait la contre-révolution pour adversaire. Autour de lui s'agitait une camarilla, plus bonapartiste que Bonaparte lui-même, qui travaillait à relever l'Empire, personnes et choses ; on mit à profit le court intervalle qui précéda l'entrée en fonctions du ministre de l'intérieur, pour faire un grand nombre de nominations, particulièrement aux préfectures. Carnot se plaignit de cet empiétement sur ses droits ; l' Kmpereur lui répondit : « Il a bien fallu aller au plus pressé; mais nous épurerons ensemble tout cela dès que nous aurons le temps de la réflexion. »
Carnot, de son côté, en s'efforça nt d'assurer aux amis de la Révolution des positions influentes dans