CARNOT ET SES EMPLOYÉS
Toutefois la préférence de Carnot pour les hommes de la Révolution n'alla jamais jusqu'à l'injustice à l'égard des autres. On l'a accusé d'avoir éloigné de ses bureaux quiconque était suspect d'attachement aux Bourbons. Voici ce qu'un employé supérieur de ces mêmes bureaux raconte dans un livre fort royaliste1.
« En mars 1815, doux ou trois jours après son installation, Carnot reçut ce billet : « Monsieur le comte Carnot, je sais qu'un grand nombre de vos employés haïssent ma personne et mon gouvernement ; vous m'apporterez demain la liste de ceux qu'il faut chasser. Signé Nap.» Napoléon n'employait ordinairement que ces trois lettres pour sa signature; je cite textuellement ce billet, que j'ai eu entre les mains. Si Carnot eût voulu exécuter à la lettre les ordres de l'Empereur, il eût fait une véritable Saint-Barthélemy d'employés. Bien loin de là, il adoucit autant qu'il le put la mesure de rigueur qui lui était si impérieusement prescrite, et, sans s'inquiéter
tout le bien que peut faire M. Carnot a l'intérieur, s'il n'y a point assemblée nationale délibérante, il n'y aura point nation pour le combat. — La nouvelle circulaire ministérielle est un objet d'entretiens animés. Une lettre de Carnot, sur une aussi grande question que celle de la représentation nationale, est un événement. Les amis de la liberté regrettent d'y trouver les mots de sujets et de pavois. Les pavois furent portés par des soldats plus que par des citoyens. Faut-il que la représentation nationale de notre temps prenne son type dans les drames soldatesques des quatrième et sixième siècles? »
Il est vraisemblable que cette note éveilla l'attention de Carnot et lui inspira son projet de décret sur les titres de monseigneur et de sujet, dont nous avons parlé précédemment.
On voit que Carnot, sachant combien la vérité a de peine à se frayer un passage à travers la baie de courtisans qui cerne les hommes en place, exigeait de son entourage une sincérité sans exemple peut-être. Quel est le ministre qui se fait adresser des avertissements pareils? quel est surtout le ministre qui sait y puiser des conseils ?
1 Souvenirs thermidoriens (par M. Labiche, ancien chef de division au ministère de l'intérieur). Paris, 1841.
s'il fâcherait ou non le maître, il agit d'une façon toute paternelle. Dans les premiers jours d'avril, chacun des employés de l'intérieur reçut un imprimé, qu'il devait remplir, en indiquant le nombre de ses années de service au ministère, son âge, sa position de père de famille, de veuf ou de célibataire, le nombre de ses enfants, ses moyens d'existence en dehors de son emploi. Ces noies ayant été remises à Carnot, il se borna, pour avoir l'air d'exécuter l'ordre impérial, à réformer dix à douze employés, pris parmi les plus jeunes, tous garçons et tous volontaires royaux, connus par l'exaltation de leurs principes. Il fit dire aux autres de se tenir tranquilles, avec recommandation d'être circonspects à l'avenir. Il fit plus : il accorda à chacun des employés réformés, à titre d'indemnité, une somme égale à trois mois de leurs appointements, et il ordonna qu'elle leur fût payée en totalité sur-lc-champ. »
Un fait qu'il n'est pas inutile de relater aussi, c'est que des journaux ayant jugé convenable d'annoncer qu'on renvoyait du ministère de l'intérieur les employés qui refusaient de signer Y Acte additionnel, Carnot fit insérer au Moniteur une note, appuyée d'exemples, pour contredire celte assertion1.
1 Les épurations furent très-peu nombreuses dans les bureaux de l'intérieur. On a cité le nom de (jiiizot, en y ajoutant une anecdote assez piquante. Mais le héros de cotte anecdote n'est point le personnage connu par son rôle politique. M. F. Guizot, trop intelligent pour ne pas comprendre que te 20 mars avait annulé ses fonctions de secrétaire général, remplies avec un zèle trop vif auprès de l'abbé de Montesquiou, s'était d'abord prudemment effacé. Puis, lorsqu'il eut acquis « la conviction profonde que Napoléon tomberait et que Louis XVIII remonterait sur le trône » (expression de ses Mémoires), il s'achemina vers Gand pour contribuer à cette grande exécution. Son frère, installé par lui au ministère comme chef du bureau des affaires urgentes, et moins compromis politiquement, ne quitta pas Paris ; il signa même Y Acte additionnel; ce qui ne l'empêcha