‹ Mémoires sur CarnotChapitre 171 sur 235 · CARNOT ET NAPOLÉON · texte numérisé non relu

CARNOT ET NAPOLÉON

Malgré les oppositions très-fréquentes de Carnot aux rechutes absolutistes de Napoléon, celui-ci, sans jamais le traiter avec la familiarité, parfois de mauvais goût, dont il usait envers ses intimes, lui montrait une grande confiance. Souvent même il se laissait aller devant lui à des épanchements. Mon père a noté plus tard quelquesunes de leurs conversations :

« Bonaparte, dit-il, avait cela de particulier, qu'au milieu des plus grandes affaires il ne paraissait jamais pressé. Il travaillait quelquefois avec le même ministre plusieurs heures de suite, faisant attention à tout et entrant dans les plus petits détails. Après quoi, et comme s'il eût eu du temps de reste, il lui arrivait de

pas d'être congédié, l'Empereur ayant particulièrement exigé sa destitution. Carnot s'en montra contrarié ; il permit même que, dans un rapport sur cette destitution, on s'exprimât ainsi : « M. J. J. Guizol, bon employé, que nous regrettons. • Mais, le lendemain du départ de M. J. J. Guizot, on fut asseï surpris de trouver, sur le registre des adhésions a Y Acte addù tionnel, une large taclie d'encre a la place de sa signature. Pourquoi donc, chez l'auteur des Mémoires, cette rancune implacable, qui s'est encore manifestée après plus de trente ans ?

Une autre révocation, amenée par les circonstances, atteignit M. de Féletz, qui avait été l'un des plus fougueux publicistcs réactionnaires de la première restauration. Trente-trois années plus tard, le jeu de la politique rue rendit arbitre du sort de ce vieillard: je le trouvai conservateur d'une bibliothèque. Sa place était fort sollicitée ; mais, malgré la nécessité de réparer beaucoup d'injustices, j'avais pris pour principe de n'éloigner que 1rs fonctionnaires trop incapables ou trop activement hostiles. M. de Féletz vivait paisiblement dans une position qui n'est guère qu'une retraite studieuse. Je fus heureux de pouvoir l'y maintenir; et, quoiqu'il se fût vengé de son ancienne disgrùcc par ries injures contre mon père, je ne voulus pas que le même nom s'inscrivit deux fois dans sa vie sous de fâcheux auspices.

retenir ee ministre pour s'entretenir avec lui de toutes sortes de choses. Un jour, notre conversation roula sur la marche nouvelle qu'il devait imprimer à l'administration. Je lui dis que, selon moi, l'administration pouvait aller presque d'elle-même, qu'il suffisait de suivre les indications de l'opinion publique, naturellement bonne pour peu qu'on prît la peine de leclairer. J'ajoutai que je croyais infiniment plus facile de gouverner populairement que despotiquement, parce qu'on est soutenu par le corps de la nation quand on s'attache à seconder ses vœux, tandis qu'en voulant sans cesse dominer par des coups d'autorité, on se met dans un état d'hostilité permanente contre elle.

« Cette doctrine ne s'accordait guère avec le caractère de Bonaparte : il aurait bien désiré se rendre populaire ; mais il croyait que, s'il relâchait seulement un peu les rênes, tout le pouvoir allait lui échapper.

« Je lui dis qu'il était en effet dangereux de se dessaisir du pouvoir absolu quand on avait comme lui exercé un long dictatorial ; mais que son retour de File d'Elbe le mettait dans une position singulière, et avait fait succéder l'attachement et la confiance à la crainte qu'il inspirait autrefois ; j'ajoutai que l'on croyait généralement à un grand changement dans sa manière d'être et de penser, qu'on le croyait surtout absolument éloigne de cet esprit de conquêtes qui l'avait entraîné malgré lui à tant de mesures violentes.

« Oh ! pour cela, c'est vrai, dit Napoléon, je ne veux plus de guerre si je puis l'éviter. »

Une autre fois, comme ils revenaient ensemble sur des souvenirs historiques, Carnot dit à Napoléon : « Je persiste à croire que vous auriez mieux fait de rester Premier Consul. Vous étiez le seul de l'espèce en

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Europe. Au lieu île cela, dans quelle compagnie vous è les- vous placé1 ? »

L'Empereur causait de ses haines et de ses affections personnelles. Les deux hommes auxquels il en voulait le plus étaient Clarke et Talleyrand ; il ne pardonnait pas au premier son amitié trahie. Quant à Berthier, il prononçait ce nom avec tristesse ; l'ingrat abandon de son favori en 1814 l'avait profondément affecté. Mais il le regardait comme un homme sans conséquence en politique et ne voyait en lui que l'ancien camarade. Il disait que si Berthier revenait, il ne pourrait s'empêcher de lui tendre les bras.

Carnot profita d'une heure bienveillante de Napoléon pour le réconcilier avec Berthollet, qui racheta plus tard quelques faiblesses, en refusant, lui dix-septième, dans la chambre des pairs, le sang du maréchal Ney à ses bourreaux.

En arrivant de l'île d'Elbe, Napoléon avait débuté par des actes de colère, qui trouvèrent de la résistance même parmi ses plus fidèles serviteurs. Le grand maréchal du palais, Bertrand, refusa de contresigner et garda quinze jours en portefeuille un décret daté de Lyon, par lequel l'Empereur ordonnait la mise en jugement de Marmont, de Talleyrand et de quelques autres personnages, menace impuissante contre des absents. D'autres velléités du même genre furent adoucies ou annulées ; voici ce que nous lisons sur un bulletin hebdomadaire du ministère de l'intérieur : « Le décret du "25 mars contre la famille des Bourbons et ses adhérents a été notifié avec cette instruction générale : maintenir la tranquillité sans réaction, seconder l'élan du peuple pour l'indépendance. »

1 « Être Bonaparte et se faire sire! * dit P.»ul-Louis Courier

Napoléon était cependant doue d'une générosité naturelle, quand sa personne ne se trouvait pas en jeu. Carnot obtint très-facilement de lui que la duchesse d'Aumont, compromise par des menées royalistes dans Paris môme, ne serait qu'avertie et non inquiétée. — M. de Vitrolles, l'agent le plus actif des conspirations dans le Midi, en fut quitte pour une courte détention. M. Lainé put rester paisiblement à Bordeaux, malgré des lettres par lesquelles il semblait provoquer avec fracas la persécution. L'Empereur, sollicité de se montrer sévère, répondit : « Je laisse ces faits à l'histoire. » On lui attribue encore ce mot : « J'apprendrai aux Bourbons comment on pardonne. »

Il avait aussi des accès de confiance incroyables. Un jour, il dit à Carnot : « Bourmont me demande pour ses enfants deux bourses dans un lycée. Faites-moi le plaisir d'arranger la chose. » — « Bourmont ! s'écria Carnot, l'ancien chef de chouans? » — « Autrefois, oui; mais il a bien changé! » — « En êtes-vous sûr ? »

— « Parfaitement I Ney et Gérard m'en répondent. Je lui donne un commandement. »

Gérard sut bientôt à quoi s'en tenir sur l'homme qu'il avait cautionné, et Napoléon répéta plusieurs fois en parlant de Bourmont : « C'est une de mes erreurs'. »

— Non pas que la désertion de Bourmont ait eu par elle-même les graves conséquences que l'on a supposées ; mais elle ouvrit les âmes au doute, au soupçon ; des bruits sinistres commencèrent à circuler, et préparèrent la désastreuse panique de Waterloo.

Malgré son caractère entier, Napoléon revenait assez aisément sur ses fautes. Un candidat puissamment recommandé sollicitait une sous-préfecture. Carnot fil prendre sur lui des renseignements qui le signalèrent

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