CARNOT ET NAPOLÉON
comme menant une vie peu édifiante, et la sous-préfecture ne fut pas accordée. Quelques jours après, arrive au ministère un décret de nomination émané directement des Tuileries. Ransonnet, l'ayant décacheté, le fait passer sous les yeux de Carnot, qui s'écrie : « Qu'est-ce que cela ? je défends que l'on expédie ce décret. Donnezle-moi. » Le lendemain, travaillant avec l'Empereur, il lui expose les motifs de son refus. — « Vous avez eu raison, dit Napoléon, on m'a trompé. » — Il prit le décret et le déchira.
Carnot, dans une intimité qu'il n'avait pas entretenue avec Bonaparte depuis le Consulat, crut distinguer chez lui des qualités de cœur qu'il n'y soupçonnait pas.
Etant un matin entré chez l'Empereur sans que celui-ci l'entendît annoncer, il le vil dehout, silencieusement absorbé dans la contemplation d'un portrait de l'Impératrice avec son fils. Au bruit que fit le ministre pour révéler sa présence, Napoléon se retourna ; son visage était baigné de larmes. Il montra le tableau d'un geste muet, serra convulsivement le bras de Carnot et l'entraîna vers son bureau. Mon père fut ému de celte émotion, lui qui comprenait si bien les tendresses dô la famille.
Carnot entretint de bons rapports avec les frères de l'Empereur, qui paraissaient fort sincères dans leurs intentions constitutionnelles, ainsi qu'avec la reine Hortense, qui, jeune fille, avait vu ma mère chez la sienne, à la Malmaison, et avait conservé d'elle un affectueux souvenir. Il vécut aussi en intelligence avec ses collègues, particulièrement avec Caulaincourt, dont les formes étaient pleines de grâces, et avec Gaudin, duc de Gaêle, homme de savoir dans sa spécialité financière,
désintéressé, exempt de passions politiques, qui, après avoir rempli les fonctions de commis du trésrr sous l'ancien régime, était devenu l'utile collaborateur de Cambon dans ses conceptions hardies.
Mais Carnot retrouva là, malheureusement, un }>ersonnage qui de tout temps lui avait inspiré la plus grande antipathie.
Comment certains historiens ont-ils pu assimiler la situation de Fouché à celle de Carnot dans le ministère des Cent Jours? L'opinion publique, qui avait imposé Carnot à l'Empereur, ne lui recommandait nullement Fouché : les uns se rappelaient trop bien ses antécédents ultra-révolutionnaires, les autres son rôle au 18 brumaire. Ce choix ne pouvait être considéré comme une avance faite au parti républicain : « Fouché fut l'homme le plus fatal dans les derniers jours de la République, et personne n'a plus contribué que lui à monarchiser le Consulat » dit avec raison Lucien Bonaparte. D'un autre côté, Fouché, après le retour des Bourbons en 1814, avait adressé au ministre Blacas des Mémoires dont le ton ne ressemblait guère à celui du Mémoire an Roi.
Sa présence dans le Conseil signale une des inconcevables faiblesses de Napoléon.
Napoléon n'ignorait pas que Fouché avait été l'instigateur de la défection de Murât, principale cause des désastres de l'Empire ; il n'ignorait pas que Fouché, le chef de la police, entretenait des intelligences avec tous ses ennemis : à Gand avec Louis XY1U, à Londres avec le duc d'Orléans, à Vienne avec Talleyrand et Met-