NAPOLÉON ET FOUCHÉ
ternich, en Vendée avec les meneurs royalistes, afin de se réserver un port dans les différentes éventualités. Napoléon ignorait si peu tout cela qu'un jour, ayant surpris une des manœuvres frauduleuses de cet homme, il interrompit une délibération du Conseil des ministres pour l'apostropher :
« Vous me trahissez, M. le duc d'Otrante, vous me trahissez, je le sais, j'en ai les preuves. »
Puis, saisissant sur la table un couteau d'ivoire :
« Prenez plutôt ce couteau et enfoncez-le-moi dans la poitrine; ce sera plus loyal que ce que vous faites. Il ne tiendrait qu'à moi de vous faire fusiller, et tout le monde applaudirait à un tel acte de justice. Vous me demanderez, peut-être, pourquoi je ne le fais pas ? c'est que je vous méprise ; c'est que vous ne pesez pas un grain de sable dans ma balance. »
Il lui parla longtemps sur ce ton avec véhémence, devant les ministres assez embarrassés de leur contenance, et qui s'attendaient à un dénoûment violent, tandis que Fouché ne faisait que balbutier des phrases entrecoupées :
« Ah! sire! Comment pouvez-vous croire?... On m'a calomnié dans votre esprit »
Mais quand Napoléon eut soulagé son cœur, à la grande surprise des assistants, il continua paisiblement la séance.
Comment expliquer de pareilles inconséquences? Menacer sans frapper, laisser la puissance de nuire entre les mains de ceux qu'il a blessés, petits ou grands, cette faute il la renouvelle toujours. Il la commet en 1806 envers la Prusse, en 1809 envers l'Autriche, en 1813 envers Murât, qui avait (à son exemple, il est vrai) abandonné l'armée de Hussie pour veiller sur son h. 50
trône de Naples; envers Talleyrand, auquel il témoigne les doutes les plus injurieux, tout en l'installant au Conseil de régence qui doit fonctionner en son absence ; il la commet deux fois envers Fouché, qu'il écarte du ministère pour cause de suspicion, en lui donnant une ambassade de confiance, et qu'il rappelle encore au même ministère.
Faut-il croire que le service des malhonnêtes gens lui parût si nécessaire ? Ceux qu'il traita ainsi profitèrent, pour le trahir, de la position qu'il leur avait faite.
En 1815, Napoléon se mit à jouer avec Fouché à police et contre-police, luttant misérablement de ruse avec son propre ministre, au lieu de briser un infidèle instrument.
Il eut bien la velléité d'en finir avec cet homme; mais trop tard, au moment de son départ pour l'armée.
11 y avait cercle aux Tuileries. L'Empereur, s'étant retiré dans un petit salon, fit appeler Carnotet lui dit :
« Le duc d'Otrante me trahit. Je veux m'en débarrasser. Je songe même à supprimer le ministère de la police pour en faire une simple division dans vos bureaux.
« Cette dernière mesure est bonne à mon avis, répondit Carnot ; il ne faut pas d'espionnage politique: on connaît l'esprit général par de très-honnêtes gens, et il est honteux d'employer les autres. Quant au renvoi du duc d'Otrante, je l'aurais approuvé il y a un mois; mais, à la veille d'événements graves, il augmenterait les irrésolutions et les défiances déjà si grandes de l'opinion»
« Vous avez raison, dit l'Empereur, nous ferons cela plus tard, à mon retour. »
On se demande comment un traître aussi bien démasqué pouvait encore faire des* dupes?