‹ Mémoires sur CarnotChapitre 174 sur 235 · CARNOT ET FOUC1IÉ · texte numérisé non relu

CARNOT ET FOUC1IÉ

C'est que l'effronterie trompe mieux que l'habileté. Fouché était servi par le mépris qu'il inspirait : nous venons d'entendre Napoléon dire que c'était sa protection auprès de lui. ChezCarnot, le sentiment du mépris s'adressait aussi bien à l'intelligence de l'homme qu'à son caractère : comment, dans sa loyauté, aurait-il apprécié les ressources d'un genre de talent qui lui causait tant de dégoût1 ?

Et quel effort de volonté ne dut-il pas faire pour subir un contact aussi déplaisant, une sorte d'assimilation qui le mortifiait? Au reste, cette dernière phase de la vie politique de mon père est celle où son amour pour la France exigea de lui les plus difficiles sacrifices.

Ses rapports avec Fouché furent constamment pénibles.

Une première difficulté s'éleva entre eux à l'occasion du secret des correspondances privées, que le ministre de l'intérieur avait ordonné de respecter, tandis que le ministre de la police faisait ouvrir les lettres par son cabinet noir.

Ils furent en opposition aussi au sujet des élections, que Fouché s'efforçait d'influencer, tandis que Carnot s'abstenait avec scrupule de toute intervention.

Au commencement de juin, le ministre de l'intérieur ayant été chargé de faire un Exposé de la situation de l'Empire, chacun de ses collègues s'empressa de lui en-

1 II faut bien pourtant que Fouché ait fait croire à sa valeur, puisqu'en mars 181 5 les ultra-royalistes l'introduisirent auprès de Louis XV11I comme l'agent le plus capable de combattre l'entreprise de Napoléon ; puisqu'on Juillet, ces mêmes ultras, et Wellington avec eux, le poussèrent encore au ministère comme indispensable au salut de la monarchie restaurée. Mais, dès qu'il eut servi d'instrument pour proscrire ses anciens collègues, on le proscrivit à son tour ; et le peu de garanties dont il avait fortifié sa dernière trahison ne prouve pas en faveur do sa prévoyance.

voyer des renseignements spéciaux; le duc d'Otrante, seul, promit vainement les siens. Carnot dut se borner à présenter sur la police quelques réflexions générales. Il donna lecture de son travail aux Chambres le 15 juin. Quatre jours après, Fouché vint communiquer un autre rapport, adressé par lui à l'Empereur, sur la situation morale de la France. Le langage du ministre de l'intérieur avait voulu rassurer les esprits, celui du ministre de la police sembla calculé pour les alarmer. À l'entendre, la France était dans une fermentation prête à éclater; les ennemis de la tranquillité publique agitaient la Normandie, propageaient la révolte en Bretagne, égaraient les campagnes de la rive gauche de la Loire, troublaient l'ordre à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux. Le ministre invoquait, comme une nécessité, des lois contre la presse et contre la liberté individuelle, annonçant que, sans attendre le vote de ces lois, il allait prendre des mesures sévères de répression.

Ce sombre tableau fut l'objet d'énergiques démentis : chacun y sentait' un danger pour la sécurité de la France et une menace pour sa liberté. On imagina qu'il avait été composé, d'accord avec l'Empereur, pour effrayer les représentants et les préparer à plus de docilité.

Peut-être le ministre de la police avait-il tout simplement saisi une occasion de contrecarrer son collègue. Un homme qui a vu la chose de près, puisqu'il était l'un des chefs de division de l'intérieur (M. Fr. Grille), m'écrivait en 1842 : « Je me rappelle tout ce que fit Fouché dans le temps pour tracasser votre père. Celuici haussait les épaules; il allait, il marchait toujours. »

CAKNOT ET FOUCHÉ.

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ttacontons un exemple des procédés de Fouché :

Quelques libraires ayant pensé qu'une nouvelle publication du Mémoire au Roi pourrait leur donner profit, demandèrent à Carnot l'autorisation de faire cette entreprise. Voici sa réponse en marge de leur lettre : « Refus obligeant. On ne croit pas qu'il soit maintenant utile de réimprimer cet écrit. »

Toutefois Carnot apprit un jour que son Mémoire se vendait avec éclat dans les rues et sur les places publiques; des ebarrettes circulaient chargées d'exemplaires, que l'on débitait à profusion. Si les éditions clandestines de 1814 avaient été pleines de lacunes et de contre-sens, ce qui s'explique par les difficultés d'un tel mode de publication, les éditions nouvelles, faites ouvertement, se distinguaient par des falsifications intentionnelles : on y avait ajouté des préfaces, des notes, des commentaires ; on avait aggravé les passages désagréables pour Louis XVIII, et supprimé ceux qui pouvaient déplaire à Napoléon ; le mot de parvenu, entre autres, avait disparu.

Carnot, instruit de ce scandale, le signala au préfe de police (M. Réal), qui fit arrêter l'un des distributeurs du Mémoire. Mais cet homme fut presque aussitôt relâché.

L'auteur s'adressa alors à Fouché, et se plaignit avec amertume. Fouché lui répondit sur le ton de l'ironie : « Vous voulez donc que je me fasse saisir moi-même ; j'ai donné quinze cents francs de gratification au libraire pour répandre votre Mémoire. Je crois sa lecture très-bonne en ce moment. »

Enfin Carnot porta sa réclamation à l'Empereur luimême, qui affecta de traiter la chose très-légèrement, et se borna à dire : « C'est une spéculation de libraires; n'y faites pas attention. »

Carnot a écrit plus tard : « Je ne doute plus, d'après la nature des changements que l'on dit avoir été faits dans les nouvelles éditions, que le ministre de la police générale n'ait agi par ordre supérieur. »

Puis il ajoute : « On a dit que cet ouvrage étant ma propriété, il n'aurait tenu qu'à moi de le revendiquer et d'en empêcher la distribution. Mais il fallait me mettre en opposition avec le ministre de la police; il fallait faire aux libraires et aux colporteurs un procès en mon propre et privé nom ; et assurément personne n'eût pris le change sur cette incartade ridicule. C'est travestir les objets que de montrer comme une affaire d'intérêt privé, et d'un intérêt si mince, ce qui était évidemment une affaire d'ordre public '. »

Carnot aimait l'administration : il donna tous ses soins à celle dont il était chargé.

Quand il en avait pris possession, elle se trouvait très-désorganisée. M. Ransonnet, ainsi que je l'ai dit, rerut l'emploi de secrétaire particulier, auquel l'appelait son dévouement personnel. Celui de secrétaire général fut rempli par M. Delaville Leroulx, fils d?un an-

• La réapparition du Mémoire au Hoi provoqua de nouveau plusieurs répliques royalistes, les unes anonymes, les autres signées. Toutes circulèrent librement, même celles qui étaient injustes et grossières, comme le Jacobinisme réfuté (mai 1815).

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