TRAVAIL ADMINISTRATIF
eien sénateur, qui «avait été ministre de Louis XVI au 10 août. 11 joignait à des formes très-agréables une grande aptitude aux affaires. Parmi les principaux employés, je ne citerai que M. Goubault, chef du cabinet, M. Labiche, à la tète de l'administration départementale, M. Grille, chargé du bureau des sciences et des beaux-arts.
Le travail fut promptement régularisé.
Chacun des chefs de division venait à son tour chez le ministre. Carnot avait une méthode qui, dans le principe, les dérouta un peu, mais que les collaborateurs sérieux apprécièrent bientôt. Au lieu de lire ou de se faire lire les rapports, à mesure qu'ils sortaient du portefeuille, il en demandait un compte-rendu verbal, m lin de s'assurer que le chef lui-même avait pris connaissance de la question. Cette certitude lui suffisait, et il laissait aux fonctionnaires une part de responsabilité, flatteuse pour leur amour-propre, favorable à la perfection du travail, indispensable aux yeux de quiconque se fait une juste idée de la multiplicité des affaires soumises chaque jour aux administrations. Lorsqu'il croyait entrevoir quelque négligence ou quelque partialité chez le rapporteur, il retenait le dossier pour l'étudier luimême ou pour le faire étudier par une personne de son choix.
Il ne multipliait pas les écritures : sur son bureau, spectacle qui surprenait beaucoup les gens d'affaires, sur son bureau, auprès de Técritoire, on voyait une simple feuille de papier blanc, destinée à recevoir des notes. Jamais un autre dossier que celui qui l'occupait au moment même : « Toute affaire entamée doit être expédiée, disait-il ; passez rapidement d'une chose à l'autre, mais n'en commencez pas deux à la fois. »
Ces habitudes, que je lui ai connues dans le cabinet d'études, il les avait toujours transportées dans le cabinet administratif; cela m'a été maintes fois confirmé par des personnes qui l'avaient pratiqué au Comité de salut public, au Directoire, au ministère de la guerre, au ministère de l'intérieur.
Chaque division était tenue de présenter un bulletin hebdomadaire de ses opérations, relatant les travaux achevés et les travaux à faire. J'y lis cette note : « Pas une lettre n'est restée sans réponse dans les deux jours de sa réception.» Et cette autre : a Le général Dejean m'a dit qu'il m'avait écrit en faveur de Duriveau (officier du génie) il y a cinq ou six jours, et qu'aucune réponse ne lui est encore parvenue. Cela donne à penser qu'il y a du retard dans mes bureaux. » Une réponse se fait attendre cinq à six jours, et le ministre se plaint déjà!
Carnot avait pour principe qu'il ne faut négliger aucun détail : souvent il parcourait lui-même la correspondance, et lorsqu'une lettre l'avait frappé, il écrivait en marge une apostille claire et précise. La part d'arbitraire attribuée aux ministres lui semblait exa-
gérée; « Qu'est-ce qu'un ministre? disait-il, c'est un juge administratif qui prononce en dernier ressort sur la fortune des parties, sans les voir et sans les entendre ; et qui prononce dans sa propre cause quand le gouvernement a des intérêts opposés à ceux des citoyens. C'est exorbitant ! allons, ajoutait-il quelquefois en souriant, puisqu'on somme il vaut encore mieux être jugé médiocrement que de ne pas l être du tout, et puisqu'il faut que le courrier parte, jugeons, mais le moins mal possible. »
11 donnait par semaine deux audiences publiques, où tout le monde était admis sans lettre d'entrée, et sans
distinction de personnes. Chacun allait à son tour causer avec le ministre dans un cabinet voisin, les portes ouvertes, ou bien lui-même parcourait la salle et écoutait qui voulait lui parler. Il écoutait avec patience, indulgence et délicatesse. Cette forme simple et républicaine accélérait les affaires. En outre, son secrétaire avait ordre de ne jamais refuser une demande de rendez-vous ni une explication.
Grâce à cette ordonnance régulière et au zèle qu'il sut éveiller autour de lui, Carnot, pendant une administration de cent jours, agitée par des incidents journaliers et par des événements politiques qui commandaient une attention perpétuelle, au milieu des débats d'une constitution, obligé de lutter sur beaucoup de points avec le chef du gouvernement, et de garder envers lui d'excessifs ménagements, réussit cependant à toucher à presque tout, et introduisit des améliorations notables dans plusieurs parties.
Je place en première ligne l'instruction publique.
L'enseignement populaire avait toujours tenu la plus grande place dans les préoccupations de mon père. Il y rattachait ses espérances démocratiques. On peut se rappeler que, dès le premier discours qu'il prononça à la Convention nationale (au retour d'une mission dans les départements pyrénéens), il insistait vivement sur la nécessité de veiller à l'éducation du peuple. « Hàtonsnous, s'écriait l'orateur, hâtons-nous d'éclairer la génération qui nous suit, afin qu'elle soit en état de jouir des bienfaits de la liberté. »
Qu'est-ce, en effet, que la liberté, sinon l'exercice de nos droits, et quel prix a-t-elle pour nous si nos droits nous sont inconnus? aussi, tandis qu'un peuple instruit défend sa liberté comme le plus cher de ses trésors, celui qui ne l'est pas se la laisse aisément ravir : il n'en sait point la valeur.
Et l'égalité, base de nos sociétés modernes, que devient-elle sans l'instruction, ou plus exactement sans l'éducation? L'inégalité des fortunes, quoique la plus apparente de toutes, n'est pas celle qui sépare essentiellement la population en diverses classes. Un autre genre -d'inégalité marque davantage encore la différence des conditions sociales : c'est l'inégalité d'éducation. Nous insistons sur ce mot : il y a dans la classe aisée, même dans la classe riche, un grand nombre d'ignorants; mais tous, ou presque tous ont gardé de leur enfance, passée dans un milieu éclairé, des notions élémentaires générales, et surtout une certaine distinction de langage qui s'obtient rarement plus tard par l'étude. L'homme dépourvu de cette première culture, en présence de celui dont la jeunesse fut mieux favorisée, se sent humilié; il est gêné, timide, farouche; il ne se montre pas ce qu'il vaut, et il en a la conscience. Si la première culture est la même, au contraire, l'entente devient facile ; la pénétration de l'esprit supplée à l'infériorité du savoir; et les relations deviennent d'autant plus fructueuses qu'il s'établit un échange de connaissances, acquises souvent dans des voies très-diverses.
De sorte que si l'on parvenait à donner à tout un peuple intelligent, comme le nôtre, cette éducation préliminaire, qui est pour ainsi dire le vestibule de la civilisation, on lui ferait faire un pas décisif vers la fraternité. Sans la faculté de s'initier aux mêmes pensées, aux
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mêmes sentiments, aux mêmes goûts, par la possession du même langage, par l'emploi des mêmes livres, sans tout cela est-on vraiment d'une même nation?
Carnot, dans ses entretiens, revenait souvent sur des observations de ce genre : il disait que le temps seul avait manqué à la République pour créer un grand système d'éducation populaire, et que si elle l'avait fait, la République eût été impérissable. Aussi, l'occasion se présentant de reprendre l'œuvre interrompue, ne voulutil pas perdre un moment. Installé au ministère le 22 mars, dès le 25, malgré tous les autres soins qui devaient le détourner, nous le voyons entrer en conférence et en correspondance à ce sujet avec M. Degérando ; nous le voyons interrogeant les hommes spéciaux et les appelant auprès de lui à titre de collaborateurs.
Tout était à faire : l'Empire, en constituant son Université, ne s'était occupé que de l'enseignement secondaire; la Restauration de 1814 n'avait rien fait. A l'époque dont nous parlons, l'enseignement primaire n'avait en France aucune organisation régulière. Le progrès des méthodes était livré au hasard; l'instituteur était un pauvre diable gagnant péniblement son pain à faire épeler quelques enfants, qui pour la plupart quittaient l'école sans rien savoir.
L'Angleterre offrait un spectacle beaucoup plus satisfaisant : des sociétés de bien public y avaient activement propagé l'instruction élémentaire, et des hommes aussi habiles que charitables y mettaient en pratique des méthodes perfectionnées. Celle que la reconnaissance publique baptisait ingénieusement des noms réunis de Bell et de Lancaster, quoique ces deux inventeurs eussent été rivaux et adversaires, introduite récemment dans les classes de lecture, y opérait une véritable révolution.
Quelques voyageurs français ayant visité l'Angleterre pendant la paix de 1814, étaient revenus très-enthousiasmés de ce qu'ils avaient vu dans ce pays. MM. de la Rochefoucauld, de La borde, de Lasteyric, Jomard, décrivirent les nouveaux procédés d'enseignement. Le 29 mars, M. Degérando parla des Ecoles pour les pauvres h la Société d'encouragement, et le ministre de l'intérieur donna communication de son exposé à la première séance d'un Conseil d'industrie et de bienfaisance, qu'il venait de former. Nous dirons plus tard ce qu'était ce Conseil. Jaloux enfin de naturaliser parmi nous une invention qui portait déjà les plus heureux fruits chez nos voisins, le 27 avril il adressa 5 Napoléon un rapport dont nous allons citer plusieurs fragments abrégés; c'est le premier document officiel qui ait été publié en France sur Y Enseignement mutuel :
« Lorsque les Américains des États-Unis déterminent remplacement d une ville, et même d'un hameau, leur premier soin est d'y amener un instituteur, en même temps qu'ils y transportent les instruments de l'agriculture ; sentant bien, ces hommes de bon sens, ces élèves de Franklin et de Washington, que ce qui est aussi pressé, pour les vrais besoins de l'homme, que de défricher la terre, de couvrir ses maisons et de se vêtir, c'est de cultiver son intelligence.
« Mais lorsqu'au milieu de la civilisation européenne, l'inégalité des fortunes, conséquence des grandes sociétés, laisse parmi les hommes une si complète inégalité de moyens, comment appeler à l'instruction la classe la plus nombreuse de la société? L'instruction sans morale pourrait n'être qu'un éveil de nouveaux besoins, plus dangereux que l'ignorance même. Il faut donc que
la morale marche de front avec l'instruction. Or, comment élever à la morale, en même temps qu'à l'instruction, le plus grand nombre d'hommes possible? Voilà le problème qui a mérité d'occuper les amis de l'humanité, et que Votre Majesté veut résoudre en fondant une bonne éducation primaire.
« Lorsque j'aurai dit qu'en France deux millions d'enfants réclament cette éducation, et que, sur ces deux millions, les uns en reçoivent une très-imparfaite, landis que les autres en sont complètement privés, Voire Majesté ne trouvera point indigne de son attention les détails que je vais avoir l'honneur de lui présenter sur les procédés employés dans certains enseignements. Par ces procédés on peut faire participer la plus grande portion de la génération qui s'avance au bienfait de l'éducation primaire, véritable moyen d'élever à la dignité d'hommes tous les individus de l'espèce humaine. Il ne s'agit pas ici de faire des demi-savants ni des gens du monde; il s'agit de donner à chacun des lumières appropriées à son état, de former de bons cultivateurs, de bons ouvriers, des hommes vertueux, à l'aide des connaissances indispensables et des bonnes habitudes qui inspirent l'amour du travail et le respect des lois.
« Dans toutes les parties de l'économie politique, le grand art est de faire beaucoup avec peu de moyens. Ce principe a dirigé plusieurs des philanthropes qu'on peut regarder comme les créateurs d'une nouvelle éducation primaire; ils ont voulu instruire le plus grand nombre d'enfants avec le moins de dépense possible et avec le secours du plus petit nombre de maîtres. Voilà leur idée principale; voici maintenant leur moyen pour obtenir ce résullat : c'est de rendre les enfants précep-
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leurs les uns des autres, pour la conduite morale comme pour l'apprentissage intellectuel, par la rapide communication, par la transmission presque électrique des commandements qui partent d'un seul maître. Ce maître se trouve ainsi multiplié, sur tous les points d'une classe considérable, par ses jeunes représentants, revêtus des différents noms d'inspecteurs, de moniteurs, de lecteurs; et cette représentation d'un seul par tous et dans tous est assez sûre pour qu'un instituteur puisse diriger jusqu'à mille élèves, tandis qu'un maître d'école ordinaire ne peut guère dépasser le chiffre de quarante. Cette règle de surveillance mutuelle, chose remarquable, on la trouve dans les institutions de Lycurgue. Elle est ici la clef universelle de l'éducation primaire. Ce qu'il y a de plus heureux, c'est que le procédé qui épargne le nombre des maîtres devient lui-même un principe générateur de maîtres nouveaux. Après avoir professé comme moniteurs sur les bancs où tout à l'heure ils étudiaient encore, les écoliers se trouvent bientôt capables eux-mêmes d enseigner une classe pareille à celle dont ils sortent; et cette classe nouvelle peut donner à son tour des créations fécondes qui devront s'augmenter et se multiplier.
« Ce ne serait donc pas concevoir une trop haute idée de cette noble et philanthropique institution que d'en espérer une grande amélioration au sort de l'espèce humaine. On peut la considérer comme l'une des bases les plus positives de ce système, que des ca*urs sensibles ont pu exagérer, mais que les esprits justes onl défendu dans ses limites naturelles, le système de l;i perfectibilité.
« Voulant rendre un sincère hommage aux hommes de bien qui, par leurs efforts, se sont le plus rappro-
chés de la solution du problème, je ne me fais aucun scrupule national de citer en première ligne les noms d'illustres étrangers : le docteur Bell et le docteur Lancaster ne sont poinf nés dans notre patrie; mais les amis de la raison et de 1 humanité n'ont point des patries différentes. Les deux hommes recommandables que je viens de nommer ont, à quelques différences près, mis en exercice le môme mode d'enseignement, et on leur doit sa propagation portée jusque dans les parties les plus reculées de l'autre hémisphère.
« Après avoir payé un tribut d'estime et de reconnaissance à deux nobles rivaux, il nous est doux de pouvoir aussitôt revenir sur nous-mêmes avec un juste sentiment d'orgueil, et de constater que la route de l'instruction primaire a été ouverte et tracée, en France même, par des Français. On a vu, en 4747, II. Herbaut faire un heureux essai de l'éducation commune dans une école de trois cents enfants, à l'hospice delà Pitié. Le chevalier Paulet pratiqua, en 1780, le même système, par une sorte d'instinct, dans son école militaire. Parmi les hommes qui, chez nous, ont répandu avec le plus de zèle les idées sur l'éducation primaire, on doit citer le P. Bouchot-Charier, le comte François de Neufchâteau, l'abbé Gaultier, M. Choron, M. de Lasteyrie, M. de Laborde, M. de Liancourt.
« Au surplus, soit que l'invention, soit que le perfectionnement de l'éducation primaire nous appartienne, hâtons-nous de prendre dans l'institution tout ce qu'elle peut avoir d'utile pour notre patrie; s'occuper d'abord de la France sous ce rapport, c'est s'occuper de l'humanité tout entière. »
Le rapport de Carnot était accompagné de ce projet de décret, qui fut sanctionné par 1 Empereur :
m MÉMOIRES SUR CAHNOT.
c< Considérant que les méthodes d'enseignement primaire jusqu'aujourd'hui usitées en France n'ont pas atteint le but de perfectionnement qu'il est possible d'espérer, désirant porter cette jîarlie de nos institutions à la hauteur des lumières du siècle;
« Sur le rapport de notre ministre de l'intérieur, nous avons décrété et décrétons ce qui suit ;