‹ Mémoires sur CarnotChapitre 176 sur 235 · ART · texte numérisé non relu

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« Lorsque des résultats satisfaisants auront été obtenus par l'école d'essai, notre ministre de l'intérieur nous proposera les mesures propres à faire promptement jouir tous les départements des avantages des nouvelles méthodes. »

En vertu de ce décret, Carnot s'empressa d'appeler auprès de lui, pour former la Commission d enseignement élémentaire, cinq personnes dont la compétence et le zèle s'étaient déjà signalés : MM. Alexandre de Lahorde, Degérando, de Lasteyrie, Jomard et l'abbé Gaul-

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lier, auxquels furent associés plus lard MM. Choron, Jean-Baptiste Say, Fréd. Cuvier et le pasteur Martin, ce dernier arrivant de Londres comme futur directeur de l'école modèle. Cette Commission, présidée par le ministre avec une grande assiduité, élabora des projets, prépara un syllabaire, des tableaux de lecture, de calligraphie et d'arithmétique, choisit les maximes de morale qui devaient servir de texte à l'enseignement, rédigea un manuel pour les nouvelles écoles, commanda des livres élémentaires. Une admirable activité y fut déployée : il semblait que l'on pressentît combien il importait d'utiliser le peu d'instants réservés à la liberté et à l'amour du progrès, pour jeter des bases que la réaction fût impuissante à détruire. On se divisa la besogne : M. de Lasteyrie fit provision d'ardoises réglées et de crayons de schiste ou de talc pour l'écriture; M. Jomard, chargé du choix et de l'appropriation du local, en trouva un qui convenait parfaitement, dans l'église Saint-Jean de Beauvais, vieille chapelle d'un collège fondé au quatorzième siècle. Ce n'était pas tout. Il fallait un premier noyau d'élèves intelligents et de bonne volonté; on les recruta un à un, sans pouvoir compléter le nombre de vingt fixé par le projet; il n'y en eut que dix-neuf. M. Jomard les réunit dans un petit appartement vis-à-vis de la future école, et les forma rapidement au rôle de moniteurs; puis on se transporta dans le grand local, garni de bancs, de pupitres, de tableaux, et l'on annonça à la population l'ouverture de l'éeole d'essai. Elle fut bientôt remplie, et comptait plusde trois cents enfants au mois de juillet, lorsque le général Muffling, commandant la place de Paris pour les Alliés, lit enfoncer les portes de Saint- Jean de Beauvais pour y installer sa cavalerie : les clous

destinés aux tableaux de lecture servirent à attacher les chevaux.

Tout cela se fit dans l'espace de deux mois, grâce au zèle des membres de la Commission et à celui d'excellents citoyens qui lui apportèrent le concours de leurs efforts (MM. de la Rochefoucauld-Liancourt, Benjamin Delcssert, Francœur, Basset), grâce à la ferme volonté du ministre, qui s'occupa lui-même de tout.

Voilà l'historique de l'introduction de la méthode mutuelle en France; et ce fut pour noire pays la première organisation d'un enseignement populaire laïque. L'instruction du peuple, livrée jusqu'à la Révolution aux communautés religieuses, n'avait guère été, entre leurs mains, qu'une œuvre de charité, et les plans législatifs de nos assemblées nationales étaient demeurés sans accomplissement. Il s'agissait donc, en réalité, d'une création toute nouvelle.

J'ai donné quelque étendue à cette partie de la biographie de mon père, parce que, de tous les services qu'il a rendus à son pays, il n'en estimait aucun davantage. Il avait pris cette affaire tellement à cœur, que toutes ses notes de travail en font mention. À peine assis au fauteuil ministériel, nous l'avons vu s'en occuper; et, pendant la dernière matinée qu'il conserva le portefeuille, quand les soldats étrangers allaient frapper aux portes de la capitale, il signa des arrêtés pour compléter son ouvrage. Reconnaissons ici le môme sentiment qui avait inspiré le Comité de salut public, travaillant pour les générations à venir, lorsque aucun de ses membres ne savait s'il porterait le lendemain sa tète sur ses épaules.

Enlin Carnot-Feulins, frère du ministre, et qui le remplaça par intérim pendant quelques jours, conti-

nuateur de sa pensée, donnait encore, le 23 juin 1815, mission à M. Frédéric Cuvier d'aller étudier en Suisse la méthode Pestalozzi. Mon père avait senti la valeur morale de cet enseignement, presque inconnu en France, et si admiré d'un grand philosophe, qu'il en espérait la régénération de sa patrie courbée sous le joug1.

Trois ans plus tard, du fond de l'exil, Carnot écrivait à l'un de ses anciens collègues de l'Institut : « Je me félicite d'avoir pu vous léguer au moins le mode d'instruction lancastérien. Je sais que la légion deséteignoirs fait tous ses efforts pour l'étouffer au berceau ; mais j'ose espérer qu'il résistera à la rage des nouveaux vandales. »

Cette rage, c'en était une vraiment, alla jusqu'à refuser la communion aux enfants qui fréquentaient les écoles mutuelles et à priver leurs parents des secours de la charité. Ces écoles furent proscrites dans les États dominés par l'esprit catholique, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Autriche ; le Pape même fulmina contre elles une de ses bulles. Leur nombre s'était élevé en France à plus de quinze cents ; elles disparurent sous l'influence de l'ordonnance royale du 8 août 1824, qui livrait aux évôques l'enseignement du peuple.

Cependant le génie rétrograde trouva une courageuse résistance, organisée et soutenue par la Société pour l'instruction élémentaire.

Celle Société, dont le noyau s'était formé dans la Commission rassemblée par le ministre de l'intérieur des Cent-Jours, et qui tint sa première séance générale le 17 juin, à la veille de nos désastres, fut un des portc-

« Fichtc. Uedcn an die deutschc nation (Discours à la nation allemande), 180».

drapeaux du libéralisme éclairé ; elle a bien mérité de la France et son histoire devrait être écrite.

A côté de la Société, à laquelle revient surtout l'honneur de cette campagne philanthropique, il serait injuste de ne point mentionner quelques efforts individuels : le préfet de la Seine, M. de Chabrol, sut résister souvent au mot d'ordre contre-révolutionnaire; une dame que son mariage rattachait à l'une des familles les plus dévouées aux Bourbons, mais fille du Conventionnel girondin Kersaint, et nièce du préfet maritime d'Anvers que nous avons vu près de Carnot pendant le siège de cette ville, madame la duchesse de Duras, se distingua par son zèle pour la protection et la propagation des écoles mutuelles.

Pourquoi donc ce mode d'instruction, après tant d'éclat, semble-t-il avoir épuisé sa vertu, etn'esl-il plus aujourd'hui pratiqué que dans un petit nombre d'élablissements ? Qu'il nous soit permis de dire un mot à ce sujet.

On lui reproche de laisser quelque chose à désirer sous le rapport pédagogique; c'est pour cela, sans doute, qu'il n'a pas fait fortune auprès des Allemands. Mais il aurait dû les toucher par sa supériorité morale. Voici, à cet égard, le témoignage d'un juge sans partialité : « Ce mode d'enseignement, très-médiocre quant à l'instruction, est tout-puissant pour l'éducation. » (Rendu.)

Aucun autre ne fait mieux appel à la spontanéité des élèves et ne développe davantage tout ce qu'il y a de vitalité en eux. Les moniteurs ne sont pas seulement les aides de camp du maître : ils vont porter dans tous les rangs sa chaleur et sa lumière. Plus sa classe est nombreuse, pourvu qu'il puisse l'embrasser d'un coup d'œil

et lui imprimer l'unité, plus l'animation s'accroît., plus l'action individuelle se multiplie et s'étend. Les marches et contre- marches, ces évolutions gymnastiques nécessaires pour tenir les jeunes groupes constamment en haleine, et les tableaux et les pupitres, et les crayons et les ardoises, chaque chose jouant un rôle utile, ne sont pourtant que les instruments de la méthode. Ce qui lui est essentiel c'est un apprentissage pratique de la vie, où le progrès consiste dans un classement perpétuel des hommes selon leurs mérites. Dans ce monde en miniature, chacun aussi s'élève à chaque minute par son propre effort ou redescend par sa faute, le premier sans cesse exposé à céder son rang à qui fait mieux que lui ; partout l'aiguillon de l'émulation et le châtiment de la paresse. Ce qui est essentiel à cette méthode, c'est le mouvement, disons le mot, c'est la passion. En cela elle nous paraît avoir un caractère tout français.

Peut-être a-t-on beaucoup perdu de vue ce côté moral de l'enseignement mutuel pour se préoccuper outre mesure de sa partie mécanique et disciplinaire. La règle tue l'esprit quand elle veut régner despotiquement , au lieu de donner simplement un rhythme à la liberté.

J'ai déjà cité M. Grille, chef de la division des beauxarts pendant le ministère de Carnot. Voici ce qu'il m'écrivait en 1850 :

« Dans les Cent-Jours, votre père, non-seulement fonda l'enseignement mutuel et répandit l'instruction primaire ; mais il dota les facultés, les collèges, les

m MÉMOIRES SUR CARNOT.

écoles spéciales; il eut la pensée de supprimer la rétribution universitaire ; il fit réparer et agrandir le Jardin des plantes, l'Observatoire, le Conservatoire dos arls el métiers ; il acheta des tableaux et enrichit les musées ; il acheta les manuscrits que Lagrange avait laissés et les donna à l'Institut ; il acheta des livres pour compléter les bibliothèques ; il distribua aux villes le grand ouvrage sur l'Egypte ; il ouvrit au public la bibliothèque de l'Institut, qu'on a refermée depuis et qui ne sert plus qu'aux privilégiés. Il avait à cœur d'achever le Louvre pour y centraliser les dépôts de science et d'art. Daunou, son ancien collègue, lui écrivit : « Chargezmoi du transport de la Bibliothèque, et je vous promets que dans six mois tout sera fait. » Un décret fut rédigé ; l'Empereur allait le signer, quand ces grands projets tombèrent avec tant d'autres dans l'abîme de Waterloo.

« 11 réorganisa les théâtres, renouvela les brevets et ne les conféra qu'à des hommes d'esprit et de bonnes mœurs . Il accorda de nombreux encouragements aux savants, aux artistes, aux hommes de lettres. Je cite seulement Berton, Choron, Pougens, Azaïs, Desmarcts (de l'Institut), les trois filles du professeur Mauduit, la veuve du pamphlétaire royaliste Hivarol. 11 favorisa les voyageurs Duvaucel et Victor Jacquemont, qu'il connaissait et appréciait tous les deux, le premier (gendre de M. Cuvier), pour l'avoir eu sous ses ordres à Anvers, comme officier d'élat-major. C'est pendant son ministère que fut achevée la relation du Voyage aux Terres australes.

« Une ordonnance signée, mais non encore insérée au Bulletin des lois, désorganisait l'Institut. Carnot , revenant un matin des Tuileries, c'était je crois le 2<i mars, écrivit sur un carré de papier : « Faire savoir au pré-

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