CONSPIRATION DE BABEUF
«le leurs papiers. Si l'on ne réussissait pas dans celle double manœuvre, si les preuves étaient anéanties, les accusés se transformaient en accusateurs d'un atlental a la liberté individuelle : le Directoire aurait trouve dans les Conseils un tribunal passionné contre lui.
Le 21 floréal, le Directoire, par un message au Conseil des Cinq-Cents, annonce la découverte du complot et les arrestations; il exprime sa douleur d'avoir rencontré un député parmi les conspirateurs.
Ce députe était Drouet, que l'on avait fait enlrcr au Corps législatif en dédommagement de ses longues souffrances. Le bruit qui s'était fait autour de son nom lui avait monté la tète : il aurait cru manquer à un devoir s'il ne s'était mêlé à toute agitation révolutionnaire.
Cependant sa présence au procès nécessitait une juridiction particulière : aux termes de la Constitution, une baute cour nationale dut être convoquée. Le Corps législatif décida que son arrêt ne serait point soumis à la révision du tribunal de cassation, infraction déplorable au principe de noire organisation judiciaire.
Sur ces entrefaites, Drouet s'évada. L'habileté qu'il avait déployée dans d'autres tentatives du même genre permet de croire qu'il n'eut pas besoin d'aide pour le succès de celle-ci. Peut-être aussi était-il moins bien gardé qu'il ne l'avait été par les Autrichiens : quelques personnes du moins ont supposé que Barras ne fut pas fAché de le soustraire aux débats du procès.
Soit que l'évasion de Drouet encourageât les ultrarévolutionnaires, en leur faisant connaître qu'ils avaient des appuis secrets dans le Directoire, soit que le prochain jugement de leurs amis les avertît qu'ils n'avaient pas de temps à perdre, ils résolurent une levée de bon-
cliers. Dans la nuit du 25 au 24 fructidor, une' troupe d'environ sept à huit cents hommes, Jacobins mélanges de quelques royalistes dissimulés, s'avança vers la résidence du Directoire. Il ne s'y trouvait alors que trois membres du gouvernement : Larevellière, président en fonction, Le Tourneur et Carnol. Leurs collègues Barras el Rewbell étaient à la campagne, l'un à Suresnes et l'autre à Aiilcuil. On n'eut que le temps de rassembler quelques soldats, qui donnèrent une apparence de force au Luxembourg.
Laissons parler Carnot : « Larevellière, que je fus moi-même avertir du danger lorsqu'on vint annoncer que les insurgés marchaient sur le palais directorial, et qu'ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la porte, me dit qu'il s'en remettait à Le Tourneur et à moi qui étions militaires. Les insurgés s'en retournèrent quand ils surent (ou crurent) qu'on était en position de les recevoir, et furent de là au camp de Grenelle. Barras et Rewbell s'excusèrent le lendemain, en disant qu'ils étaient allés à la campagne, parce qu ils n'avaient pas été avertis. Je crois qu ils y allèrent, parce qu'ils étaient très-bien avertis. Mais ensuite ils poursuivirent l'affaire avec beaucoup plus de chaleur que moi, qui ai toujours pensé qu'on ne devait exercer aucune espèce d'influence sur les tribunaux saisis d'une affaire quelconque1. »
1 Un départ pour la campagne, dans les circonstances où se trouvait le Directoire, eût été d'ailleurs peu justifiable. Le ministre de la police, dans son rapjKtrt, déclare qu'il était instruit des nouveaux projets ; et Barra* avait la police dans .ses attributions gnuvci nemenlales. Carnot ne possédait que des renseignements indirects; el cependant, le malin même, ayant mandé Félix Lepéletier. auquel il s'intéressait : « Vos amis, lui dit-il. veulent tenter encore un coup de main; abstenez- voas-en, croyez •moi; il vous arrivera mal. » Kt Lepéletier lit part à plusieurs autres de l'avertissement qu'il avait reçu.
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Dans la plaine de Grenelle était campée l'armée de l'intérieur. Les conspirateurs avaient établi des intelligences parmi ces soldats; ils croyaient surtout avoir gagné un régiment de dragons formé des débris de l'ancienne légion de |K)lice. Mais le commandant de ces dragons, Malo, sautant en chemise sur son cheval, les entraîna dans le même costume, et dispersa les émeutiers à coups de sabre. Ceux que l'on prit les armes à la main furent envoyés devant un conseil de guerre qui en condamna un assez grand nombre à mort. La haute eour, jugeant les conspirateurs, ne prononça la peine capitale que contre deux d'entre eux, Balieuf et Darthé.
On a prétendu que Carnot avait montré de l'acharnement dans la poursuite de cette affaire. Quand nous n'aurions d'autre garantie que la connaissance de son caractère, elle nous suffirait pour douter d'une telle assertion. Mais voici un autre témoignage : Babeuf avait un fils, très-jeune à l'époque du procès, qui attendit l'âge de vingt ans pour venger son père dans le sang du délateur qui l'avait perdu. Ce môme Emile Babeuf, ne pouvant au contraire voir dans Carnot, directeur de la République, que le représentant d'un gouvernement en légitime défense, professa toujours pour lui un grand respect 1 .
Si le pouvoir républicain avait couru de pressants dangers par la conspiration des anarchistes, 1 esprit républicain n'était pas moins menacé par les doctrines extravagantes que l'on s'efforçait de répandre dans le peuple, a Vers cette époque, dit Carnot, un de ces
* En 1815, Émilc Babeuf, voulanl provoquer une souscription nationale eu faveur des départements foulés par l'étranger, adressa une lettre publique à Carnot, ministre de l'intérieur, pour le prier de se mettre à la tèle de celte manifestation.
hommes que l'on cherchait à égarer dans tous les projets qui se succédaient pour la destruction du gouvernement, vint chez moi un matin, après l'arrestation de Babeuf. C'était un cordonnier. Il m'expliqua comment on travaillait les ouvriers. Je lui fis apportera déjeuner, et je le fis causer librement sur tout ce qu'il savait. Entre autres propos curieux, il me dit : « Mon Dieu, citoyen Carnot, combien f ai été surpris de ce que vous acez fait contre Babeuf. Je vous croyais un Brulus. — Quand il le faut, » lui dis-je. Je vis que l'on en-. Irelenait les citoyens de cette partie de la société dans des idées tellement exallées, que toute constitution, toute loi, tout gouvernement quelconque leur paraissait un attentat contre la liberté, tous les hommes en place des tyrans, et ceux qui proposent de les tuer, surtout ceux qui se chargent de l'exécution, autant de Brutus.
« Le Directoire, qui avait pris à tâche de me faire passer pour un protecteur de l'anarchie, ne me vit pas sans jalousie porter à l'anarchie un coup si terrible. Mais ce qu'il me pardonna bien plus difficilement encore dans la suite, quand on jugea à propos de me faire passer pour royaliste, ce fut l'arrestation de Dunan, Broder cl Lavilleurnoy. » — «Cochon et Malo contribuèrent aulanl et plus que moi à déjouer les agents de Louis XYI11, » ajoute Carnot.
Ceux-ci n'avaient fait preuve ni d'imagination ni d'habileté : ayant vu les Jacobins tâcher d'entraîner les soldats dans leur échauffourée, ils songèrent à faire la même tentative en sens contraire; et comme Malo avait déployé un grand zèle pour la répression des ultrarévolutionnaires, ils conclurent que, n'élant pas jacobin, cet officier devait être royaliste. Quelques-uns de leurs agents allèrent donc le trouver, et lui firent des