LES FÉDÉRATIONS
guignonne, alsacienne, lyonnaise, provençale; celle de Paris atteignit le chiffre de vingt-cinq mille associés. C'était la milice de la liberté, en même temps que de l'indépendance : « Soutenir l'esprit public au niveau des événements, retenir chacun dans la ligne de ses devoirs, se prêter assistance et protection mutuelle, » voilà le caractère, presque religieux, du contrat qui unit les nouveaux croisés.
Celle impulsion fut toute spontanée; le gouvernement n'intervint que pour l'empêcher de devenir désordonnée. Carnot ne crut pas qu'il lui fût interdit par sa position personnelle d'approuver très-hautement un acte de liberté et de patriotisme. Certains hommes, tremblant à la pensée d'une grande lutte qui menaçait leur quiétude, eussent préféré la paix avec l'humiliation à l'indépendance avec ses périls. Mais ce n'est pas dans ces poitrines-là que battait le cœur de la France; il battait énergiquement dans celles de ces jeunes Bourguignons et de ces jeunes Lorrains qui s'organisaient en corps francs pour harceler l'ennemi, dans celles de ces Bretons et de ces Vendéens qui, opposant aux insurgés royalistes une égale connaissance des localités, déjouaient leurs ruses, déconcertaient leurs plans, et parvinrent à étouffer la révolte en la décourageant. Ces braves gens, pour témoigner que c'était bien la patrie et la liberté, non le despote, qu'ils entendaient servir, votaient presque tous contre l'Acte additionml. L'histoire de ce temps-là n'a pas été racontée : on l'a vue tout entière dans quelques misérables intrigues de Fouché et dans la stratégie de Waterloo. Ceux qui se donneront la peine d'étudier l'état moral des déparlements y trouveront de grandes lumières.
490 MÉMOIRES SUR CVRNOT.
Quant à Napoléon, partagé entre le désir d'utiliser à son profit le réveil de l'esprit républicain et la crainte d'être vaincu par cette force qu'il avait trahie, il dissimulait à peine ses anxiétés. Et puis, l'intervention du peuple dans la guerre annulait l'emploi des moyens dont il avait tant abusé pour flatter l'ambition et la vanité de ses soldats. Le 14 mai, plus de vingt mille artisans de Paris firent retentir la place du Carrousel de leurs patriotiques acclamations; ils défilèrent devant l'Empereur en déclarant qu'ils n et aient les instruments d'autun parti, les agents d'aucune faction, en jurant de ne combattre que pour la France. Une âme vraiment nationale se serait épanouie à ce spectacle; le regard de Napoléon n'exprima que tristesse et contrainte : cet homme mentait lorsqu'il prétendait sentir en lui la fibre populaire. Il passa en revue les Fédérés; il les caressa de ses paroles ; il leur dit : J'ai confiance en vous, et leur promit des armes; mais il ne leur en donna point; il s'inquiéta de l'effet que pouvait avoir produit cette scène au faubourg Saint-Germain ; il apprit avec chagrin que le noble faubourg rappelait : l'Empereur de la populace; il fit exprimer, par le Journal de l'Em* pire, un regret d'avoir entendu se mêler au cri de son nom « des chants qui rappelaient une époque trop fameuse. » Et devant le pacte des Associations départementales, il dit : « C'est bon pour la France, mais peut-être n'est-ce pas bon pour moi. »
Napoléon semblait converti, du moins, au sujet de la Garde nationale : il permit de travailler activement à son organisation, et Carnot s'efforça de lui donner les caractères d'un armement populaire dans les plu» grandes proportions.
« La Garde nationale, composée de tous les citoyens,