‹ Mémoires sur CarnotChapitre 184 sur 235 · ORGANISATION DES GARDES NATIONALES · texte numérisé non relu

ORGANISATION DES GARDES NATIONALES

loin du sol où elle est attachée. Mais c'est pour cela même qu'elle est très-propre à défendre les places et les postes destinés à couvrir les propriétés, à proléger les familles; et l'on peut compter sur son bon esprit, sur son zèle, toutes les fois que la patrie est prochainement menacée. »

On voit que Carnot ne demandait pas à l'institution plus qu'elle ne saurait donner. Toutefois, selon l'âge et les conditions de famille des citoyens, il divisait chaque corps en deux parties, l'une sédentaire et 1 autre mobile; de plus, il formait des compagnies franches, où devaient trouver place, comme volontaires, les hommes jeunes, robustes, actifs, aventureux. On espérait élever à trois cent mille le chiffre de la garde nationale mobile (de vingt à quarante ans), et à près de deux millions celui de la garde sédentaire (de quarante à soixante ans).

Malgré la lâcheuse impression laissée dans les esprits par Y Acte additionnel et par plusieurs autres mesures de Napoléon, où se révélaient ses vieux instincts de despotisme, les fédérations des départements et la mobilisation des gardes nationales donnèrent à la France un peu de fièvre patriotique; quelques échos de l'enthousiasme de quatre-vingt-douze se firent entendre : on réparait les fortifications, on forgeait des armes, des volontaires couraient aux frontières ou se groupaient autour de la capitale ; environ vingt-cinq mille anciens officiers et sous-officiers vinrent prêter le secours de leur expérience aux bataillons mobilisés de la Garde nationale ; les élèves des écoles spéciales formèrent des compagnies de canonniers et s'exercèrent aux manœuvres ; les lycéens eux-mêmes demandèrent à être enrégimentés.

Plus tard, on a fait un crime à Carnot d'avoir favorisé cet élan. Voici ce qu'il a répondu :

« II me serait impossible de prévoir tous les chefs d'accusation que la malveillance peut faire circuler contre moi. J'apprends, par exemple, qu'un des plus graves est que j'ai cherché à désorganiser l'instruction publique en appelant aux armes les étudiants des lycées et des écoles de droit et de médecine. On ne persuadera pas, je pense, à beaucoup de monde que je sois un Vandale; cependant je déclare que, dans les circonstances où nous étions, si j'avais fait ce dont on m'accuse, je m'en applaudirais, parce que, devant les dangers de la patrie, tout citoyen est soldat. Or, quand l'indépendance nationale est menacée par six cent mille étrangers, il est permis de croire au danger de la patrie. Mais le fait en lui-même est faux : le gouvernement de Napoléon, dont j'étais le ministre, n a appelé aux armes lés élèves d'aucune école; il a seulement accueilli ceux qui s'offraient spontanément ; et il l'a fait avec toutes les restrictions qui pouvaient être admises sans étouffer leur zèle. Ceux qui font de pareils reproches oublient donc ce qui s'était passé trois mois auparavant, sous le gouvernement royal; ils oublient les adresses que firent alors les étudiants des écoles de droit et de médecine, et celle du Conseil royal d'instruction publique; ils oublient que la nation entière fut appelée par le gouvernement à se lever en masse pour repousser Bonaparte ; ils oublient que, dans tous les pays du monde, le premier acte de civisme fut toujours d'affranchir le sol de la patrie. »

EXPOSÉ DE LA SITUATION I)E l/EMPIRE. 495

L'Exposé de la situation de l'Empire, que nous avons cité plusieurs fois, est entièrement minuté de la main de Carnot. I) en lil plusieurs brouillons surchargés de ratures et de renvois. Tel n'est point l'état ordinaire de ses manuscrits : fruits d'une pensée simple et spontanée, ils sont tracés d'un jet et presque sans corrections. Mais ici nous trouvons l'auteur en présence d'une composition officielle; on le sent gêné par l'obligation de présenter les choses sous un jour qui n'est pas complètement le sien, par la nécessité d'animer les esprits pour une cause qui ne le satisfait lui-même qu'à demi. Il n'y règne pas cet accent, quelquefois un peu rude, que la conviction imprime à son style.

Quant à la partie statistique, elle est écrite sur les pièces fournies par les différentes administrations. On a signalé des inexactitudes dans le tableau de nos forces militaires : il n'appartenait pas au ministre de l'intérieur de contrôler les chiffres transmis par son collègue de la guerre, et de les rectifler à l'aide d'information.* prises à la dérobée ; encore moins de les démentir, alors même qu'il se fût trouvé en mesure de le faire, dans un discours où il parlait au nom de tout le Conseil. Nous y avons nous-mêmes constaté quelques exagéralions de chiffres, moins considérables qu'on ne l'a dit, et sans doute inspirées, soit à l'Empereur, soit au maréchal Davoust, par le désir, très-explicable, d'entretenir dans les esprits une confiance encourageante.

Voici le langage de ce document sur la situation de la France à l'égard des nations étrangères :

a Cette situation porte un caractère absolument nouveau dans notre histoire.

« Les puissances coalisées ayant ramené les Bourbons, le mauvais génie de cette maison ne leur a pas permis de se faire aimer : ils se sont vus contraints de quitter leur patrie une seconde fois, sans que personne ait songé à les défendre, sans qu'on ait répondu aux appels qu'ils ont faits à toutes les classes de citoyens.

« Cette révolution domestique ne devait rien changer à nos relations extérieures, parce qu'un peuple est toujours le maître de se choisir un chef, pourvu qu'il continue à remplir les engagements contractés avec les autres peuples. Or l'Empereur a déclaré, lors de son second avènement, qu'il voulait s'en tenir aux limites fixées par le traité de Paris, et un assentiment universel a sanctionné cette sage résolution. Les étrangers n'avaient donc pas le moindre prétexte pour nous déclarer la guerre. Et cependant, déchus des espérances qu'ils avaient fondées sur la faiblesse du gouvernement des Bourbons, et croyant trouver la France divisée en factions, ils ont conçu le projet de la démembrer : c'était le moyen de nationaliser chez nous la guerre. Aussi les menaces de la Coalition ont-elles été le signal (I un enthousiasme qui fait accourir les jeunes citoyens de toutes les parties de l'empire sous le drapeau de l'indépendance nationale.

o Le chef de l'État n'a oublié aucun des moyens do négociation compatibles avec sa dignité pour prévenir une nouvelle effusion de sang humain ; mais toutes ses démarches ont été inutiles : il a bien fallu se préparer enfin à repousser une injuste agression. Le gouvernement se serait rendu coupable s'il en eût négligé les moyens; et, sans doute, messieurs, vous applaudirez

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