SITUATION VIS-A-VIS DE L'EUROPE
aux efforts extraordinaires qu'il a dû faire pour compléter les armées, approvisionner les places, et nous assurer une campagne glorieuse.
« L'Empereur pouvait, suivant sa coutume, prévenir les ennemis ; mais il n'a pas voulu qu'il pût rester le moindre doute sur les sentiments pacifiques dont il est animé, et sur la question de savoir quels sont les véritables agresseurs. Les ennemis ayant donc publié des actes qui contiennent formellement déclaration de guerre, et commis des hostilités sur terre et sur mer, ce serait visiblement compromettre le salut de l'État que de différer encore et d'attendre qu'ils fussent rassemblés. »
Dans le principe, Napoléon avait laissé s'accréditer le bruit que son retour de l'île d'Elbe s'était effectué avec l'assentiment de quelques-unes des puissances représentées à Vienne; il avait même affirmé plusieurs fois la prochaine arrivée de l'Impératrice et de son fils. Se trompait-il ou voulait-il tromper? La déclaration solennelle du congrès (15 mars), et le traité d'alliance qui la suivit à peu de jours de distance (25 mars), ne tardèrent pas à détruire toute illusion. Cependant certains indices permettaient encore d'espérer que la France n'aurait pas cette fois sur les bras la Coalition tout entière : on racontait que l'empereur Alexandre avait témoigné des regrets de sa première intervention en faveur des Bourbons : « cette famille qui ne savait, disait-il, ni régner ni combattre. » Selon les rapports de quelques agents diplomatiques, l'Autriche, la Prusse elle-même, ne montraient plus à leur égard qu'une nonchalante bienveillance. D'autre part, des luttes d'ambition avaient éclaté autour de la table du Congrès, où, sous prétexte d'un règlement de l'Europe, las forts
se partageaient les dépouilles des faibles ; on s'y était réciproquement menacé de déchaîner le monstre.
Mais quand le monstre se fut déchaîné lui-même, son apparition imposa silence à tous les dissentiments et groupa tous les intérêts par le lien d'une crainte commune. Avec Napoléon, les chefs des vieilles monarchies croyaient voir se relever menaçante la France révolutionnaire. Alors s'organisa une grande pratique de mensonge : comme les espérances d'affranchissement se réveillaient en Irlande, comme la ville de Londres pétitionnait pour le maintien de la paix, comme la Chambre des communes, et même celle des lords, retentissaient d'éloquentes protestations contre la guerre, les champions de la cause rétrograde, Wellington etCastlereagh, se hâtèrent d'engager artiûcieusement leur pays dans une entreprise contraire à ses principes de non-intervention et à ses sentiments. — En Allemagne recommencèrent les promesses de constitutions libérales qui avaient si bien réussi à tromper les peuples Tannée précédente; l'Autriche elle-même se crut obligée de donner à la Lombardo-Vénétie un simulacre d'assemblées provinciales. On s'efforça surtout de stimuler les haines nationales, les vanités et les convoitises : les journaux censurés, le Mercure du Rhin en tête (qui n'était pas alors à l'index de la Sainte-Alliance) étalaient des projets de démembrement de nos provinces et criaient qu'il fallait tuer les Français comme des chiens.
Toutefois, dans leurs déclarations officielles, les coalisés affectaient de répéter qu'ils ne faisaient la guerre qu'à Napoléon, le trouble-fête de l'Europe; et son passé olîrait malheureusement un texte bien propre à raviver les défiances et les ressentiments.
M AN I FESTKS POLITIQUES. 499
Aux injures tic la diplomatie, Napoléon répondait par des assurances pacifiques :
« Assez de gloire a illustré tour à tour les drapeaux des diverses nations, écrivait-il aux souverains le \ avril ; les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès. Une plus belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle des combats, il sera doux de ne connaître désormais d'autre rivalité que celle des avantages de la paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. »
Quand la guerre fut devenue certaine, l'Empereur fit rédiger, par le Conseil d'État, une habile réfutation des griefs allégués contre lui par la Coalition. Dans ce document, il identifiait sa cause avec celle de la France, un peu plus, peut-être, que la vérité ne le comportait. De son coté le Corps législatif, dans un autre document politique, également destiné à rejeter sur les cabinets étrangers tout l'odieux de l'agression, établissait entre le pays et son chef cette distinction peu bienveillante :
« Aucun projet ambitieux n'entre dans la pensée du peuple français. La volonté même du prince victorieux serait impuissante pour entraîner la nation hors des limites de sa propre défense. »
Ces expressions sont contenues dans une adresse d'adieux de la Chambre des représentants à l'Empereur, en date du 11 juin.
Ce jour-là même, 41 juin, Carnot eut avec l'Empereur un entretien dont nous possédons le résumé écrit de sa main.
« La veille de son départ pour l'armée, Napoléon me fit part de son plan de campagne, dont jusqu'alors il ne m'avait point parlé. Je lui fis beaucoup d'objections sur l'intention qu'il manifestait d'attaquer l'armée anglo-prussienne, et lui représentai fortement les dangers d'une bataille décisive dans son propre pays.
« — Je veux prévenir les ennemis, dit l'Empereur ; j'aurais dû les attaquer beaucoup plus tôt, si je l'avais pu. Mais vous savez que nous n'avions pas d'armée disponible. Il a fallu la créer ; nous n'avons pas perdu de temps. »
« Je lui dis que les Russes et les Autrichiens ne pouvant arriver avant la lin de juillet, les Anglais et les Prussiens ne recevraient jusque-là aucun secours important et n'oseraient faire aucune entreprise sur notre territoire1; que, par conséquent, rien ne pressait de les attaquer; qu'on pouvait profiter de ce délai pour renforcer l'armée active et les garnisons, et que, vu l'enthousiasme dont la nation semblait animée, ses forces se trouveraient bientôt doublées; la France entière serait alors transformée en un camp, et Ton se
1 Ceci est conforme aux assertions de Napoléon lui-même : « On calculait que les armées de la Russie, de Y Autriche, de la Prusse, de l'Angleterre, ne pouvaient être complétées et rendues sur les frontières de la France qu'à la fin du mois de juillet. » (Campagne de 1815, écrite a Sainte-Hélène parle général Gourgaud.)