ENTRETIEN AVEC NAPOLÉON
trouverait on mesure d'aller frapper l'ennemi avec avantage. Je lui représentai que Paris n'était encore fortifié que d'un côté de la rivière; qu'il fallait ce laps de temps pour achever l'enceinte1; qu'alors la ville étant mise dans un bel état de défense, et les coalisés n'ayant pas le matériel nécessaire pour en entreprendre le siège avant l'hiver, ceux-ci seraient obligés de s'en retourner sans avoir rien fait; qu'en prenant de bonnes positions autour de Paris avec notre armée, très-supérieure, à nombre égal, à celle des ennemis, on mettait ceux-ci dans le plus grand danger; qu'on pouvait les diviser, profiter de leurs fautes, les attaquer séparément, et, en attendant, négocier.
« Bonaparte s'était fait toutes ces observations ; mais son parti était pris : — J'ai besoin, dit-il, d'un coup d'éclat; tranquillisez-vous, Carnot, poursuivit-il en posant amicalement sa main sur mon bras, tranquillisezvous, j'aurai des succès militaires. »
J'ai entendu raconter cette même conversation avec plus de détails par mes oncles, qui l'avaient recueillie de la bouche de mon père au sortir du cabinet de l'Empereur. Celui-ci aurait répondu aux arguments de Carnot ces propres paroles :
« Laissez-moi faire, Carnot, vous savez mieux que moi composer un plan de campagne ; mais je sais mieux que vous livrer une bataille. Vous avez raison en principe, mais ma politique veut un coup d'éclat. »
Lorsque Carnot revit ses frères, il s'écria : « Napoléon va jouer sur une seule carte sa partie et la nôtre. S'il la perd, la France est la proie de l'étranger. Cet
• • Avant le 15 juillet, le» ouvrages de b rive gauche devaient être terminés,! cela aurait formé l'enceinte de Paris. [Camjxigne de 1815, écrite a Sainte-Hélène par le général Gourgaud.
homme ne comprend pas que le chef d'un grand Étal a d'autres devoirs que ceux d'un aventurier. »
Un des motifs sur lesquels Carnot s'appuyait jwur retarder la guerre, c'est que la ville de Paris était demeurée absolument ouverte dans sa portion la moins protégée par le terrain . Il avait plusieurs fois insisté pour (pi on fortifiai la rive gauche de la Seine; mais Napoléon avait toujours répondu : a L'ennemi n'attaquera pas de ce côté. D'ailleurs, répétait-il sans cesse, l'ennemi ne viendra pas sous les murs de Paris. »
L'Empereur et son ministre avaient eu précédemment plusieurs entretiens sur les moyens de défense de la capitale. Carnot ne songeait aucunement à faire de Paris une forteresse permanente, occupée par une armée. Son opinion politique et son opinion stratégique étaient également opposées à un tel système. « Les villes fortes sont utiles au salut delà liberté, disait-il; mais cela ne prouve pas qu'il faille conserver leurs remparts en temps de paix. C'est pendant le siège môme de la ville qu'il faut les relever s'ils paraissent utiles à la défense; et le siège de la moindre bicoque donne quatre fois plus de temps qu'il n'en faut pour cette opération très-usitée. »
Carnot regardait donc comme suffisantes des fortifications improvisées selon les besoins de la défense. Il voulait seulement, pour Paris, un retranchement capable d'inspirer confiance aux habitants et qui leur donnât les moyens de repousser une attaque de partisans, pendant que l'armée active aurait la liberté de ses mouvements, ap puyés par degrandes places de ravitaillement. Un groupe de soldats d'élite aurait alors suffi pour l'exemple et l'en* couragemenl des Parisiens, Carnot disait qu'une ihv mense population, comme celle de la Capitale, lorsqu'elle se défend elle-même, est terrible pour l'ednemi \ tandis